Week-end patrimonial circa 70
Mots clés : Tourisme, Révolution tranquille, bungalow, Québec (province)
Des Français parachutés en pleine Révolution tranquille

Maudits Français! Toujours en train d'obstiner, même à l'article de la mort. Batince! Chez eux, ils disent des «veilleuses», des «codes», des «phares», et Philippe s'est exercé à la conduite extrême dans un parking verglacé de Paris. Rien pour rassurer, surtout qu'il est de Montpellier.
Ce fut long, épique, énervant -- Philippe a conduit d'une main en prenant des photos du pare-brise de l'autre pour les montrer à ses parents! --, mais nous avons atteint mon chalet de Highwater, dans les Cantons-de-l'Est. Je n'ai jamais été aussi contente d'arriver dans une maison gelée avec un mulot mort dans la cuisine pour nous accueillir.
Pour dire vrai, j'étais un peu intimidée à l'idée d'inviter mes Français au chalet. J'essaie de le vendre sans succès depuis un an et l'agente d'immeuble me casse les castagnettes pour que je peinture le revêtement en préfini typique des bungalows des années 60-70, que j'arrache le tapis caca d'oie, que je bazarde les Chesterfield fleuris et que j'extermine tout ce qui peut rappeler l'esthétique de l'Halloween et des belles années de la Révolution tranquille.
Deux agentes d'immeuble qui tripent sur le home-staging (le maquillage immobilier) et un an plus tard, j'ai fini par douter de mon penchant immodéré pour les bungalows, les camaïeux orange et brun, les panaches de chevreuil au mur, les bouilloires gold et mes banquettes amoureusement recouvertes avec un tissu hors de prix, choisi par mes soins, qui fait délicieusement seventies. Tous les goûts sont dans la nature et, justement, nous y sommes: en pleine nature.
L'attitude patrimoniale
Je m'attendais au pire: un regard poli, un coin de fesse déposé sur le bord du sofa; j'ai plutôt droit à des sourires d'enfants ébahis qui débarquent sur le plateau d'un film de Pierre Falardeau. Faut dire que Diane est urbaniste et consultante en patrimoine -- elle vient de terminer une recherche sur les croix de chemin québécoises -- alors que Philippe s'agite comme gestionnaire immobilier (il s'occupe du Complexe Guy-Favreau), ancien agent d'immeuble en phase de rédemption. Ils ont des yeux pour ces choses-là.
«Wow! C'est hyperbranchouille sur Paris, ton chalet! À mon avis, ton agent a tout faux. Il reste très peu d'intérieurs conservés avec autant d'intégrité. Il ne faut pas toucher l'intérieur mais mieux cibler la clientèle, décrète Diane. Il faut aller du côté du Village gai, du Plateau, d'Outremont. Y a encore des gens qui apprécient l'authentique. J'ai l'impression d'être dans un décor de cinéma. Tu devrais le louer à des productions de films d'époque!» Avis aux stylistes qui font du repérage pour Elvis Gratton V ou Crazy II...
Selon Diane, qui a passé ses vacances d'enfance dans une bergerie retapée par ses parents dans les Pyrénées, le potentiel émotif d'un lieu capable de nous transporter dans le temps est très appréciable.
«Le patrimonial, c'est pas seulement ce qui est centenaire, c'est ce qui permet de voyager dans le temps, même un voyage de 50 ans. Et les années 60-70, c'est vachement important pour le Québec. On est en pleine Révolution tranquille. C'est une sensibilité particulière à travers une esthétique beaucoup plus joyeuse que celle des années 2000. Les tissus chatoyants traduisent d'autres idéaux; ce sont des couleurs qui donnent la pêche! La couleur, c'est l'émotion. On sent que la vie sociale était plus développée, plus dynamique, moins égocentrique. C'est l'époque des coops, des mouvements participatifs, de l'autogestion. On expérimentait de nouvelles formes d'être-ensemble!»
Le genius loci
Je ne pensais pas avoir la fibre patrimonieuse tissée aussi serré, mais selon ma spécialiste parisienne, je suis une «vraie», du genre qui remue tout le canton de Sutton pour trouver une toilette avocado. Tout pour échapper à l'ikéisation. «C'est du travail dans le sens du patrimoine historique que t'as fait; tu en as conservé l'intégrité formelle et stylistique, me conforte ma divine voisine. Même monsieur B, il a une coupe Beatles. Il est parfait dans le chalet, ce gamin!»
Diane m'explique aussi ce qu'est le genius loci, l'esprit du lieu: «C'est un grand mythe en architecture. Chez les contextualistes ou les culturalistes, chaque lieu a son génie propre. Une oeuvre architecturale réussie capte le génie du lieu. Et les gens qui y croient sont généralement portés sur le patrimonial. Si tu enclenches des rénos ou refais la déco, il faut que ce soit en fonction du genius loci! Si tu veux, on peut le faire classer, ton chalet; après, t'auras droit aux subventions... »
J'adore l'esprit pratique de cette fille. (Elle est célibataire et cute, en passant! Et elle aime les enfants, les nains de jardin et les écureuils.) C'est à travers les photos que Diane a prises, par son regard, que je suis retombée raide en amour avec mon chalet, les années de mon enfance, une certaine insouciance de vivre qui n'a plus cours. Même mes nains de jardin y sont pour quelque chose. Ce sont les genius loci extérieurs.
«Le grand dilemme des patrimonieux, poursuit ma Française, c'est: qu'est-ce que je garde? Et qu'est-ce qui se passe si je le jette? À quel sortilège je me jette en pâture?»
Il n'en fallait pas davantage pour me convaincre. Je ne peux plus vendre. Un taré pourrait en faire une monster house garnie de fauteuils en cuir capitonnés, équipée d'une soupe-jacuzzi, et parfumer le tout avec des chandelles Air Wick fraise-kiwi. God forbid, mon genius loci ne s'en remettrait pas!
Je cherche plutôt des colocs (idéalement un ou deux couples gais -- ils sont reconnus pour voir le beau côté des choses) pour bichonner un chalet patrimonial en garde partagée. Faites-moi une offre que je ne pourrai pas refuser... Ah! oui, et pis si vous connaissez quelqu'un qui a des couvertures à gros carrés en phentex à jeter, je suis preneuse.
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Fiche d'évaluation patrimoniale
- Typologie formelle: bungalow inspiré du type californien.
- Typologie constructive: charpente de bois.
- Plan: composé.
- Année de construction: 1962.
La séparation manifeste des espaces selon leur fonction caractérise l'extérieur comme l'intérieur du bâtiment. Ce dernier est composé de deux volumes rectangulaires coiffés d'une toiture à pavillon. Celui de gauche rassemble les fonctions de couchage tandis que celui de droite regroupe les espaces dévolus à la vie collective. La volumétrie horizontale, la générosité des ouvertures et la terrasse courant sur deux versants privilégient les effets d'intégration à la nature du bâtiment. Situé à flanc de coteau, il bénéficie d'un environnement paysager de grande qualité, où il est fréquent de surprendre un loup, un cerf ou un orignal.
La diversité des matériaux de revêtement (brique, pierre des champs, lambris peint) dote la façade d'une animation originale.
L'ambiance intérieure est composée de tons et de matières qui dispensent chaleur et convivialité, conçus pour favoriser l'être-ensemble. Le fond visuel formé par les tissus, moquettes et revêtements muraux est rythmé par des objets qui invitent aux souvenirs de l'enfance, à la fantaisie et à la créativité.
Ce bâtiment est une oeuvre représentative des années 70 tant par son architecture que par son décor intérieur, qui présente une intégrité stylistique exceptionnelle. Sa valeur patrimoniale paraît certaine.
(Voir à ce sujet «Le bungalow québécois, monument vernaculaire - De l'espace urbain à l'identité domestique», Lucie K. Morisset et Luc Noppen, dans Cahiers de géographie du Québec, volume 48, n° 134, octobre 2004.)Diane Jacquet, urbaniste, Highwater, le 2 décembre 2007
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«Think big, stie!»
«Faut être réaliste, câlice.»
«On va faire des miracles en tabarnak!» - Elvis Gratton
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Certificat d'homme de chalet
Nous avons exploré plusieurs avenues pour une utilisation maximale du potentiel de mon chalet. Mes invités en sont venus à la conclusion que je pourrais le louer à des touristes français sous la rubrique: «Forfait week-end Révolution tranquille, ambiance Exposition universelle sur canapé euphorisant.»
Nous avons aussi élaboré un forfait «homme de chalet» puisque Philippe a casqué 120 $ l'hiver dernier pour un certificat «homme des bois moderne» où il a appris à fabriquer un igloo en neige molle pendant toute une journée dans les Laurentides.
Mon certificat d'homme de chalet comprendrait une initiation au déneigement, au calfeutrage des fenêtres, à la chasse aux mulots, à la scie mécanique en forêt, au gossage de p'tit bois à la hache et aux feux de foyer intérieur et extérieur; visite à la quincaillerie locale, pose de collets au clair de lune (si la température le permet), bines au lard et concours de pets compris dans le forfait. Ben quoi! C'est un chalet...
www.chatelaine.com/joblo
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Écouté: le disque The McGarrigle Christmas Hour des soeurs Kate et Anna McGarrigle, nos deux Anglo-Irlando-Québécoises. Musique de chalet idéale. Rufus et Martha Wainwright y chantent aussi. Ça reste en famille. La pochette fait très sixties et photos de chalet. J'ai pleuré comme une madeleine en y lisant le récit de Noël des années 60 écrit par Kate et Anna.
Reçu: Les 100 albums les plus vendus des années 70 (Éditions White Star). Pink Floyd, Led Zeppelin, Fleetwood Mac, les Eagles, Janis, Willie Nelson, Eric Clapton... Ils y sont tous. Pour faire vibrer la fibre. Également disponible pour les années 50, 60, 80 et 90.
Initié: mon fils à la musique de Garolou, le trad revisité à la guit' électrique des années 70, et à Nino Ferrer (Les 50 plus belles chansons), surtout pour celles des années 60. Nous dansons sur Mirza, Madame Robert et Le Téléfon. Mon B est un fan des années 60-70 et je suis une antiquité.
Visionné: le dernier coffret de Passe-Partout (volume 3) avec mon B. Plusieurs épisodes se déroulent dans la neige avec des raquettes en babiche. On prépare Noël, et Passe-Carreau répond au téléphone noir à roulette qui fait dring dring. Passe-Montagne utilise une polycopieuse à alcool manuelle à l'encre violette. Les années 70 intactes. Et mon B adore!
Fait: découvrir la bédé Magasin général de Loisel & Tripp (Casterman) à mes voisins français. Le troisième album après Marie et Serge s'intitule Les Hommes et nous ramène dans le Québec des années 40. Une histoire bien ficelée que cette dernière mouture franco-québécoise et une bédé toute en atmosphère patrimoniale. Me suis régalée.
Laissé: traîner sur la table à café du chalet le livre Les Cantons-de-l'Est de Marie-José Auclair et Paul Laramée (Éditions de l'Homme). Je me targue de connaître le coin que je fréquente depuis plus de 35 ans et j'ai trouvé l'ouvrage fort bien documenté, à la fois touristique, historique et patrimonial, avec du visuel pour appuyer. Un beau cadeau d'hôte et d'hôtesse de chalet!
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cherejoblo@ledevoir.com
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