Schreiber associe Mulroney à l'affaire Airbus
Mots clés : Karlheinz Schreiber, Brian Mulroney, Jean Charest, Canada (Pays)
Les documents déposés au comité parlementaire révèlent de troublantes contradictions
Ottawa -- Pendant que le don en liquide versé par Karlheinz Schreiber à Jean Charest déclenchait une tempête à Québec, les volumineux documents déposés par l'homme d'affaires ont commencé à révéler de troublantes contradictions hier à Ottawa. Alors qu'il l'a nié devant les parlementaires mardi, M. Schreiber a déjà établi un lien, dans une lettre signée de sa main ce printemps, entre Brian Mulroney et l'affaire Airbus. Les députés de l'opposition veulent maintenant savoir laquelle des deux versions est la bonne.Dans cette lettre adressée à M. Mulroney, datée du 8 mai 2007, M. Schreiber écrit que «le temps est venu de trouver une fin pacifique et satisfaisante à cette bataille avec moi. Ceci est mon dernier avertissement». M. Schreiber poursuit en précisant qu'il est prêt à révéler «que Fred Doucet m'a demandé de transférer des fonds à votre avocat à Genève (Airbus)». Fred Doucet est un proche conseiller de M. Mulroney.
M. Schreiber ne précise pas ce que signifie cette référence à Airbus. Mardi, en comité parlementaire, il a déclaré qu'il n'avait jamais versé d'argent à M. Mulroney pour le remercier de l'achat par Air Canada, en 1988, de 34 appareils Airbus, ce qui aurait constitué une sorte de pot-de-vin. Il avait par contre déclaré: «la première fois que j'ai entendu que M. Mulroney aurait pu être impliqué, c'est lorsque Fred Doucet m'a demandé [...] que l'argent soit transféré à un cabinet d'avocats de Genève». M. Schreiber est attendu ce matin pour sa troisième comparution devant le comité parlementaire sur l'éthique.
Dans cette lettre, M. Schreiber menace également de révéler que M. Mulroney a «reçu des paiements de GCI, Frank Moores, Fred Doucet, Gary Ouellet». GCI, une firme de lobbying dirigée par M. Moores, a touché des commissions secrètes lors de la vente d'équipements militaires au Canada, notamment plus de 1 million de dollars pour 12 hélicoptères MBB achetés par la Garde côtière.
Les partis d'opposition, un peu éteints par le peu de révélations compromettantes tirées de M. Schreiber mardi, ont semblé ranimés par cette lettre hier. «Ou alors cette lettre dit la vérité, et c'est très, très grave, ou alors c'est faux, et M. Schreiber invente des choses pour rester au Canada, a résumé le chef libéral Stéphane Dion. Il faut une enquête publique pour savoir si c'est vrai ou si c'est faux.»
Hormis la fameuse lettre du 8 mai, les documents déposés par M. Schreiber sont de peu d'utilité. On y retrouve principalement des coupures de presse et beaucoup de documentation sur l'obésité infantile. M. Schreiber a pistonné pendant quelque temps une entreprise de pâtes alimentaires, dont il présentait les pâtes comme une arme contre l'obésité. Si on retrouve par ailleurs un volumineux dossier envoyé à l'actuel premier ministre Stephen Harper, il n'y a de preuve nulle part que le premier ministre l'ait lu, si ce n'est un accusé de réception standard.
Défoulement contre Charest
À Québec, lors de la période de questions, les partis d'opposition s'en sont vivement pris au premier ministre Charest au sujet de la contribution que Karlheinz Schreiber a faite à sa campagne au leadership du Parti progressiste-conservateur en 1993.
L'ADQ a réclamé que Jean Charest imite Brian Mulroney et demande à être entendu par la Commission d'enquête fédérale qui traitera du cas. «Est-ce que, lui, aujourd'hui, peut se lever à l'Assemblée nationale et nous dire qu'il demande à être entendu pour aller clarifier ces faits-là? Ça a toujours été son rêve d'aller à Ottawa, il aurait une occasion d'y aller pour quelque chose», a lancé, ironique, le chef adéquiste Mario Dumont.
M. Charest a évité la question et rappelé que la contribution de M. Schreiber était conforme aux lois et pratiques de l'époque -- la loi électorale fédérale n'obligeait pas alors les partis politiques à faire rapport sur leurs campagnes à la chefferie. Du reste, M. Charest a répété qu'il ne se souvenait pas où et quand il avait croisé le lobbyiste germano-canadien.
Mais l'opposition a insisté, n'hésitant pas à salir tout le monde sur son passage. Le leader parlementaire de l'opposition, l'adéquiste Sébastien Proulx, a réclamé que M. Charest donne «la liste des donateurs de l'époque, noms et dons, pour qu'on puisse dissiper tous les doutes et savoir vraiment ce qu'il en est sur la contradiction entre lui et M. Schreiber, qui était sous serment».
M. Charest a parlé d'une somme «de l'ordre de 10 000 $», M. Schreiber d'une somme de 30 000 $, et des journalistes avaient rapporté en 2001 une somme de 13 000 $. M. Proulx a mis l'accent sur cet écart. «Ce qui est clair, c'est qu'il y a 20 000 $ qui ne sont pas allés dans sa campagne [à la direction du Parti progressiste-conservateur]. Est-ce qu'il y a quelqu'un dans votre entourage, M. le premier ministre, qui a fait une déclaration d'impôt pour ces 20 000 $?»
Jean Charest a répondu que c'était au PC à Ottawa de produire ces documents. Il a plus tard ajouté que, ayant perdu la course à la chefferie il y a 15 ans, personne dans son entourage n'avait conservé de documents. Le Parti conservateur ne les a pas conservés non plus, la loi n'obligeant de garder des archives que sept ans, a confirmé au Devoir le porte-parole Ryan Sparrow.
Le député adéquiste de La Peltrie, Éric Caire, a rappelé qu'en 1993 le président de la campagne de financement de M. Charest, George McLaren, a été nommé délégué général du Québec à Londres. «Est-ce que le premier ministre pourrait demander à M. McLaren où sont passés les 20 000 $ qui manquent?»
Le député adéquiste, virulent, a ajouté qu'à «chaque fois qu'il y a un scandale à Ottawa, qu'il soit conservateur ou libéral», le nom du premier ministre «n'est jamais très loin». M. Charest a dénoncé ces insinuations. «L'ADQ vient faire un amalgame avec Gomery alors que ça ne me concerne pas du tout...» Le premier ministre estime que l'opposition a entretenu une confusion malsaine entre «une contribution personnelle [et] une contribution à une campagne».
Il semble que l'histoire ne se terminera pas de sitôt. Sébastien Proulx a promis hier de revenir sur le sujet dans les prochaines jours. «Il est premier ministre du Québec, ce n'est pas commun qu'un homme comme lui qui occupe de telles fonctions reçoive ce type de petites coupures.» À la question: «est-ce que l'opposition majoritaire a des moyens parlementaires pour contraindre le premier ministre à s'expliquer?», M. Proulx a répondu que «tout est sur la table».
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Avec la collaboration d'Isabelle Porter
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