Schreiber dit n'avoir jamais été interrogé par la GRC
Mots clés : Gendarmerie royale, Karlheinz Schreiber, Airbus, Canada (Pays)
La Gendarmerie royale réfute cette affirmation

Photo: Agence Reuters
«Je n'ai jamais été interrogé par la GRC», a lancé M. Schreiber à la toute fin de son témoignage d'hier. Jamais, lui a-t-on demandé? «Non», a-t-il répondu deux fois.
Hier soir, la GRC a démenti cette affirmation. «La GRC a mené une enquête approfondie en relation avec Airbus qui a inclus plusieurs entrevues avec M. Schreiber et ses avocats entre 2000 et 2006», a indiqué la porte-parole Nathalie Deschênes.
Pour le NPD, il est très étrange que le personnage central de toute cette histoire n'ait pas été interrogé. «J'ai été soufflé», a lancé en après-midi le député Thomas Mulcair. «Si c'est vrai, c'est extrêmement préoccupant. Sur quelle base a-t-on pris 2,1 millions de dollars des contribuables pour donner à M. Mulroney, moi j'ai hâte de le savoir. [...] Était-ce parce que les libéraux voulaient juste que toute cette histoire disparaisse et qu'ils ont donc consenti à une entente?»
Le Bloc québécois et le Parti libéral estiment que de tels sous-entendus sont dangereux. «Je pense que le NPD dit n'importe quoi, a déclaré Stéphane Dion. Et si le NPD veut laisser entendre que la Gendarmerie royale serait complice de quelque chose d'incorrect, ils n'ont aucune preuve pour dire une telle chose.»
La vente de 34 appareils Airbus à Air Canada en 1988 a longtemps intéressé la GRC. En 1989, celle-ci ouvre une première enquête qui ne débouche sur rien. Puis, à la suite de développements survenus en Europe, l'enquête est relancée en 1995.
Le gouvernement canadien envoie alors une demande de coopération au gouvernement suisse, affirmant que MM. Mulroney, Schreiber et Frank Moores (ex-premier ministre conservateur de Terre-Neuve) avaient «escroqué le gouvernement canadien de millions de dollars» et que «des activités criminelles ont été menées par un ancien premier ministre» du Canada. La lettre fait l'objet d'une fuite dans les médias. M. Mulroney lance une poursuite en diffamation de 50 millions de dollars et reçoit 2,1 millions $.
Comme on a appris par la suite que le politicien avait reçu 300 000 $ en liquide de M. Schreiber, le comité parlementaire de l'éthique veut savoir si les Canadiens ont été bernés.
Pétard mouillé
Cette seconde comparution s'est par ailleurs révélée très décevante, presque aucun fait nouveau n'y ayant été révélé. Au début de sa comparution, M. Schreiber s'est lancé dans un long exposé décousu sur les enchevêtrements des différents projets industriels qu'il a pistonnés au Canada.
Ses déclarations réconforteront certainement Brian Mulroney puisqu'il a assuré, à la suite d'un interrogatoire serré des députés conservateurs, que les 300 000 $ n'avaient rien à voir avec des services rendus dans le passé.
«Les 500 000 $ que vous planifiiez donner au premier ministre Brian Mulroney devaient-ils servir de compensation pour des services qu'il avait rendus avant le 25 juin 1993?», a demandé David Tilson sur le ton du parfait plaideur.
«Non», a répondu M. Schreiber. M. Mulroney a démissionné de son poste de premier ministre le 25 juin 1993. M. Schreiber a aussi affirmé ne pas avoir distribué d'argent des commissions à qui que ce soit d'autre au Canada, hormis une compagnie de lobbying dirigée par M. Moores.
«Il apparaît qu'il n'y avait pas de manquement à l'éthique dans cette relation d'affaire qui a mal tourné entre MM. Mulroney et Schreiber, a déclaré à sa sortie le conservateur Russ Hiebert. Si c'est le cas, alors cela ne concerne clairement pas ce comité.»
Libre pour l'instant
Karlheinz Schreiber a obtenu hier une remise en liberté moyennant une caution de 1,31 million $. Le couple Schreiber a versé la part du lion de cette somme (860 000 $), tandis que l'ex-ministre libéral Marc Lalonde a payé 100 000 $, comme il l'avait déjà fait en 1999. L'homme d'affaires pourra donc coucher à sa résidence d'Ottawa.
Le président du comité parlementaire, le libéral Paul Szabo, a d'ailleurs tenu à s'excuser pour le traitement réservé à M. Schreiber la semaine dernière. Lorsqu'il s'est présenté à son domicile pour récupérer des documents, des caméras de télévision l'y attendaient. Comme M. Schreiber ne pouvait pas porter de ceinture en prison, il tenait son pantalon avec ses mains menottées. Le pantalon s'est abaissé à l'arrière, laissant voir ses sous-vêtements à la nation entière.
30 000 $ pour Jean Charest
M. Schreiber a créé une petite commotion au comité parlementaire en rappelant, dans sa déclaration liminaire, qu'il avait versé de l'argent liquide à Jean Charest, alors aspirant à la succession de Brian Mulroney à la tête du Parti progressiste-conservateur.
«Pourquoi vous dis-je que de l'argent a disparu? En 1993, les 30 000 $ que j'ai donnés au Parti progressiste-conservateur n'apparaissent pas sur la liste. Je l'ai donné en liquide au frère [Robert] de Jean Charest pour sa course au leadership.»
À ce moment précis, on a vu les visages des députés bloquistes et néo-démocrates s'illuminer. Pourtant, il faut se souvenir qu'en 1993 les partis politiques n'avaient pas à divulguer les dons reçus pour des courses à la chefferie -- cette obligation n'a été instaurée qu'en 2004.
«La loi électorale était muette à cet égard. Le leadership était un concept qui n'existait pas, confirme John Enwright, porte-parole à Élections Canada. Ils n'avaient pas de rapport de contribution à faire ni de rapport de dépenses. Ce n'était pas régi par la loi électorale.»
En outre, ces faits étaient déjà connus. Dans leur livre publié en 2001, The Last Amigo, les journalistes Stevie Cameron et Harvey Cashore écrivaient que M. Schreiber avait versé 13 000 $ à la campagne de M. Charest. Hier, le premier ministre du Québec a parlé plutôt d'une somme «de l'ordre de 10 000 $». Alors, de quelle la somme s'agissait-il au juste? Il faut savoir que les chiffres 13 et 30 se prononcent de façon très similaire en anglais et que M. Schreiber parle avec un fort accent allemand.
À Québec, M. Charest a dit avoir «appris avec étonnement que M. Schreiber avait fait une contribution à [sa] course au leadership en 1993». M. Charest avait perdu contre Kim Campbell. «J'ai vérifié les faits, j'ai contacté mon frère Robert aujourd'hui [hier] pour lui demander si effectivement c'était le cas. Mon frère Robert a agi pour moi comme bénévole pendant la course en 1993. Il n'était pas responsable des levées de fonds. Par contre il avait travaillé pour [l'ex-ministre conservateur] Elmer MacKay pendant quelques années comme adjoint législatif et, à la demande de M. MacKay, M. Shreiber a remis une contribution à mon frère Robert.»
L'Action démocratique du Québec a tenté de faire ses choux gras de la chose. «J'ai compris, moi, qu'il y a deux politiciens qui avaient reçu de l'argent de ce monsieur: MM. Mulroney et Charest, a dit Sébastien Proulx, leader parlementaire de l'ADQ. Tant et aussi longtemps qu'on a pas toute la lumière là-dessus, je pense que c'est une situation qui est embarrassante pour M. Charest.»
Avec la collaboration d'Antoine Robitaille
Vos réactions
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