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L'éloge du cri

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Pascal Barrette
Envoyé Le dimanche 02 décembre 2007 12:00



Vous avez raison madame Bombardier de faire l'éloge de la «distance critique». Nous en avons bien besoin pour comprendre. Mais permettez-moi ici de faire l'éloge du cri, dont vous avez entendu en réponse à vos chroniques plusieurs variantes. J'ai soixante ans. J'ai passablement eu le temps de faire l'introspection de mon passé religieux avec ma raison, mon entendement. Mais ma plus grande satisfaction a été de lancer un cri dans mon mémoire soumis à la Commission B-T, Montréal, qui ne se traduit en aucune autre langue qu'en québécois, ni par des sparages ratiocineux dans toutes les langues: C#!ss de religion!

En regardant récemment à Vision Channel le dernier épisode des «Secrets Files of the Inquisition», en entendant tous les crimes commis au nom de Dieu, dont l'enlèvement pas si lointain d'un jeune Juif par l'armée de Pie IX pour en faire un prêtre, en voyant toutes les exactions commises par cette papauté jusqu'à tout récemment pour forcer l'adhésion à la seule église catholique dite «sainte et universelle», ma colère a ressurgi. Comme ce jeune Juif , Edgardo Mortara, enlevé, «brainwashé» ou mentalement lessivé par le pape lui-même avec des cardinaux en soutane entourés d'or, d'argent et d'encens, j'ai été moi-même affublé d'une soutane d'enfant de choeur et de séminariste, j'ai été moi-même sujet de «religious cleansing», de lessivage religieux, par l'imposition de tout un univers qui m'a fait adhérer au voile du seul temple, de la seule église, au voile du Saint Suaire, du seul modèle, à une seule pensée, à une seule morale, exsangue, asexuée, asseptisée, comme dirait Shakespeare, « ...sans eyes, sans taste, sans everything». J'en éprouve des années plus tard un grand vide et oui, un immense ressentiment.

Laissez-moi d'abord vous faire part de ma réaction viscérale au rappel de 600 ans de crimes contre l'humanité commis par ce que j'appellerais, pour emprunter à un mythe moderne, le «Dark Side», le voile des ténèbres de l'Église catholique, pour ensuite, avec ma très noble raison, répondre à la question qui court sur toutes les lèvres et qui en quelque sorte recouvre toutes les autres questions que vos chroniques ont réveillées et agitées: doit-on autoriser ou interdire le voile ou tout signe d'appartenance religieuse dans l'espace public?

Le crime de cette construction religieuse évoqué dans la série «The Secret Files of the Inquisition» est d'avoir soumis pendant six siècles une civilisation entière à ses diktats et à son pouvoir. C'est elle qui, avec la complicité intéressée des autorités civiles, a notamment brûlé les musulmans, torturé les catholiques hérétiques, emprisonné les apostats, exilé les incroyants, dépossédé sous Paul IV et enfermé dans des gethos tous les Juifs des territoires qu'elle contrôlait militairement, leur interdisant d'en sortir la nuit et les obligeant le jour à porter des bonnets jaunes. L'Église elle même a ainsi préparé le terrain à un des plus grands crimes contre l'humanité, la Shoah. Comme elle a su contrôler toute l'information qui circulait à l'époque grâce à l'Index, - le voile sur toute autre pensée que la sienne, lequel n'est tombé qu'en 1966 - l'Église a pu s'en sauver pendant un autre siècle après que Napoléon eût aboli militairement l'Inquisition en France et en Espagne et qu'en 1870 l'Italie elle-même eût confiné son pouvoir politique et militaire au seul territoire actuel du Vatican.

Comment ne pas ressentir monter en moi cette colère contre cette église qui, à douze ans destiné que j'étais à la prêtrise comme ce jeune Edgardo, m'a «exfamilié», m'a coupé de ma famille, de toute affection, sinon celle de quelques confrères, la seule qu'il me fût donné d'éprouver, la seule approuvée, la présence féminine m'ayant été, non seulement interdite et «voilée», mais aussi asseptisée par le mythe séculaire de la «vierge Marie» portant le voile de la sainteté, c'est-à-dire de la femme assexuée et dont le sein n'était pas celui titillant de toute femme mais le sein tété, confiné au seul rôle de la maternité. La vie, en toute sa grandeur et beauté, m'a été réduite à un vide: vide d'affection, vide de corps, vide de sexe - «l'Immaculée conception»- vide de plaisir, celui-ci m'ayant été démonisé sous le voile de la «pollution nocturne» ou sous le voile pécamineux - pour ne pas dire sous les draps, la langue couchant dans les mêmes que ceux de la religion - de la «masturbation» - du latin «manu stupratio», action de «souiller» par la main- vide de fille et de femme, si ce n'est la mère et la servante -«Ecce ancilla Domini», «Voici la servante du Seigneur», chantions-nous tous les jours à l'Angelus- servante devenue modèle de millions de femmes engagées à servir dans les vaticans, les évêchés, les presbytères et les cuisines, sous le voile de la soumission.

Je ne mets pas en cause ici la générosité, le dévouement, l'enseignement des valeurs d'amour et de compassion prodigués par le clergé et les communautés religieuses qui ont joué un rôle indéniable, notamment en éducation, en santé et en art. Mais il faut reconnaître que l'Église dite «universelle» a elle-même imposé le plus grand enfermement, la plus grande burqua, le plus grand voile que la terre n'ait connue, celui de l'assujettissement des corps et esprits à une pensée masculine de pouvoir, de domination et de rabaissement, non seulement de la femme, mais de l'Humain avec un grand H. Le pan d'éveil, de croissance, de lucidité, d'ébats et danses du corâme de l'être humain holistique va-t-il survivre dans cette église à son pan dominant et démonisant en voie d'écroulement? Le bon grain va-t-il survivre à l'ivraie? Le voile fermé de l'accroupissement va-t-il faire place à celui ouvert de l'éblouissement? Je l'ignore.

En mon adolescence d'un très catholique Québec, destiné que j'étais à une vocation proclamée supérieure, on m'a arraché à la présence féminine de ma mère et de mes soeurs, on m'a déporté de juvénat en pensionnats et grand séminaire, n'y restant de 12 à 24 ans jamais plus que quatre ans au même endroit, y perdant chaque fois les quelques amis que j'eusses pu me faire. On m'a expatrié dans une autre province, on m'a tenu à l'écart des filles en m'enfermant dans des institutions, des classes et des dortoirs homosexes, propices à l'éclosion de l'homosexualité et de la pédophilie. On m'a appris à idolâtrer la femme en sanctifiant sa virginité, on m'a formé à la regarder de haut en la reléguant à des rôles d'auxiliaire, fussent-ils bonifiés hypocritement par le condescendant adage «derrière tout grand homme, bla, bla, bla...», on m'a initié à la pléiade de rituels autoritaristes et autocratiques d'une caste religieuse qui, comme par le port obligatoire du voile dans les églises, s'exclamait en paroles ou en silences accusateurs: « voilez, cachez cette femme que je ne saurais voir». Hormis ma mère et mes soeurs, le règlement du grand séminaire m'interdisait toute visite des «personnes du sexe» (sic). Ainsi les futurs prêtres comprennaient que femmes, sexe et interdit ne faisaient qu'un. En bon québécois, plus démonisant que ça, tu meurs!

Comme beaucoup d'enfants de ma génération, je suis le produit du «devoir conjugal», la sexualité ayant été réduite par une absconse casuistique à la seule fonction de reproduction. On ne parlait pas de ces choses, de la chose. On cachait le plus possible le ventre protubérant des femmes enceintes. Dans ma petite tête d'enfant, il ne fallait pas non plus que le monde sût que j'avais un «petit bout» qui parfois devenait moins petit. Je ne devais pas regarder le sein des femmes. Je me souviens m'être confessé avoir regardé la poitrine de Mme J., ma maîtresse, d'avoir eu des «regards impurs». Jamais un confesseur ne m'a dit: «à ton âge, ça n'existe pas les regards impurs; tu ne fais que découvrir ton corps et celui des autres». Ainsi le confessionnal contribuait-il par le voile qui le refermait, par ses admonitions et ses silences obtus, à inculquer à mon jeune esprit une vision réductionniste et tortueuse, pour ne pas dire «tortureuse», de la sexualité.

Doit-on interdire ou autoriser le voile islamique et tout signe d'appartenance religieuse - appartenir à , c'est le bon mot - dans les institutions publiques? Avec vous, Madame Bombardier, je fais ici l'éloge de la raison: il va tomber de lui-même lorsque les familles, les écoles, les églises, les médias et les gouvernants aideront à comprendre l'histoire de tous les catholicismes et islamismes dont un immense pan a été et continue d'être, sous des voiles de «sainteté», des entreprises masculines et, au pire, théocratiques, d'asservissement, non seulement des femmes, mais de tous les êtres quand elles les déforment et les maintiennent dans des mythologies d'autant plus étouffantes que, comme ce fut mon cas, elles le font à l'insu de leurs fidèles, sous le couvert commode et apodictique d'une "révélaton divine», «a commandement of God» clamait récemment à CBC une musulmane pour justifier son droit de voter en ne laissant voir sous son voile que les yeux.

Contrôlé par l'autorité religieuse inextricablement nouée au milieu familial et scolaire, l'enfant religieux que je fus comme tant d'autres a été embrigadé dans un univers ou se sont perpétuées des visions machistes et manichéennes de Dieu, du monde et de l'Humain. J'en suis témoin dans ma tête, ma langue, mon coeur, mes tripes et mes couilles. Depuis l'âge de douze ans, je rêve régulièrement d'encarcannement religieux dont je ne peux me défaire, de gouffres où je risque de tomber, de militaires qui m'attaquent, de truands qui envahissent ma maison, de maisons qu'on vide, d'autobus qui ne mènent nulle part, de ponts qui s'écroulent, de voitures que je ne peux freiner. De douze à 24 ans - un psychologue vous dirait «tout est joué» - j'ai été, jusqu'à ma sortie du grand séminaire, sous la coupe omniprésente, sous la botte du plus grand empire que le monde ait connu, celui d'un monde religieux qui, empruntant à l'ascèse, portait sur le terrain une robe noire pour afficher «sanctimonieusement» son célibat, et en haut lieu, empruntant aux royautés avec lesquelles il partageait le pouvoir, chaussait des mules rouges ou blanches, édictait des bulles pour trancher le monde en noir et en blanc, interdisait et interdit toujours le condon en pleine pandémie de sida, qui la nuit même, sur le champ, expulsait des pensionnats tout garcon surpris avec un autre dans une douche, qui ferme encore aujourd'hui les séminaires aux candidats homosexuels -ne parlons pas des femmes- et qui répudie officiellement le mariage homosexuel.

Doit-on interdire ou autoriser le voile islamique et tout signe d'appartenance religieuse dans les institutions de l'État? Dans le très catholique Québec, à l'apogée du mariage Église-État des années 50, en ma lointaine adolescence où j'avais le plus grand besoin d'être ébloui par leur beauté, non seulement a-t-on couvert les filles du voile suspicieux de la femme tentatrice, celle par qui le péché originel a été commis, mais on leur a totalement voilé le corps, en m'en tenant maladivement éloigné. En ma soixantaine, je souhaite qu'on n'obligera jamais plus personne, ni fille, ni femme, ni à se voiler, ni à se dévoiler, lui laissant seule la liberté d'être ce qu'elle est, l'égale de l'homme à qui personne au monde ne penserait, sauf en de lugubres corps policiers, à prescrire ou à proscrire le port d'un voile cachant son identité, ses attributs, ses attraits, sa virilité.

Madame Bombardier, quand vous nous aurez laissé pousser ce cri de colère, dépassât-il l'entendement, vous pourrez ensuite capter notre oreille attentive aux rosaces de cathédrale, aux Péguy, aux Teilhard de Chardin, aux Mgr Parent, aux Jean Vanier et aux Frère Untel. Mais pas avant.


Pascal Barrette
Ottawa

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