Sur les traces de la bête

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Odile Tremblay
Édition du samedi 01 et du dimanche 02 décembre 2007

Mots clés : Bryan Perro, créatures fantastiques, Livre, Culture, Québec (province)

À coups de commissions d'enquête, d'essais et d'éditoriaux, le Québec croule sous les analyses sociopolitiques déterminées à l'ausculter, sans révéler pour autant ses plus profonds mystères. Et pour cause, semble-t-il, car des dimensions occultes auraient été négligées dans le grand remue-méninges national qui occupe tant les esprits.

Qu'à cela ne tienne! Voici qu'un ouvrage entend rendre leur juste place aux mythes fondateurs à l'origine de nos hantises collectives. Rien de tel qu'une bonne chasse aux monstres et aux spectres d'hier pour éclairer notre chemin de ronde.

«Avec ce recueil, je souhaite faire connaître certaines créatures extraordinaires qui peuplent notre coin de terre, explique l'auteur Bryan Perro. De nombreux monstres foisonnent dans toutes les régions du Québec, et en dresser un inventaire signifiant ne fut pas une mince tâche.» On le conçoit sans peine... La chasse aux monstres réclame ruse et patience.

Où les dragons québécois se sont-ils donc tapis? Dans les sillons des champs, sur les berges du fleuve... on en trouve partout, du clocher d'église à la chaumière d'antan...

Puisant aux contes et légendes de notre patrimoine, Bryan Perro a abordé notre imaginaire collectif, où le fantastique et l'absurde se font écho, pour mieux hanter nos nuits blanches. Un des grands charmes de cet ouvrage réside dans les illustrations hilarantes et folles d'Alexandre Girard, faites de collages, de faux ou de vrais documents d'époque, de taches d'encre ou de queues de bête empêchant parfois la lecture, sorte de jeu de piste visuel qui accentue le côté thriller de cette quête mythologique.

Nos ancêtres avaient manifestement de quoi meubler leurs temps libres. Lutter contre les lutins qui épuisaient les chevaux en les enfourchant la nuit venue, fuir les fantômes en tous genres qui menaçaient à travers bois et marais, cela essoufflait son habitant...

Les menaces qui planaient sur les Anciens Canadiens étaient multiples. Gare aux jeunes filles qui rencontraient un nain jaune! Avec ses pieds palmés, son long nez et ses oreilles pointues, l'étrange farfadet traquait les demoiselles dont il convoitait la main. Terrifiante, aussi, la perspective de croiser sur le lac Memphrémagog le grand serpent de mer, dite «la bête». Aujourd'hui, la circulation nautique intense semble contraindre le monstre à rester bien au frais dans ses grottes souterraines. Ses apparitions seraient donc moins fréquentes que jadis.

Familier et cruel, le loup-garou se plaisait, dit-on, à hanter les rives du Saint-Laurent en semant le malheur sur son passage. À Kamouraska notamment, sorti de sa tanière, il aurait fait un carnage. Précisons qu'au Québec, un loup-garou, puissance satanique s'il en fut, était généralement un homme transformé en animal sauvage pour avoir omis de faire ses pâques. «Défiez-vous donc tous des ruses de cette maligne bête, et prenez bien garde de tomber entre ses pattes», exhortait La Gazette de Québec en décembre 1767.

Nombreux seraient les coureurs des bois à avoir croisé un sorcier iroquois condamné à grelotter éternellement devant un feu sans chaleur, pour expier le meurtre d'un missionnaire. À Gaspé, c'est un vaisseau fantôme, un trois-mâts noir et enflammé, qui abritait des marins squelettiques, dont l'ombre damnée se profilait sur les flots. Quant à la tête qui roule de l'ancien capitaine Jan Soûlard, elle s'entêterait à maculer de sang les glaces du fleuve entre Québec et Lévis. Plus loin, une île perdue entre Le Bic et Saint-Fabien résonne encore de chants et de roulements de tambours de centaines d'Amérindiens micmacs et malécites massacrés jadis par les Iroquois.

Beaucoup plus poétique que nos faits divers contemporains apparaît cette histoire du corps d'un sorcier vaudou largué par une vague sur une berge de l'île du Havre-aux-Maisons, aux îles de la Madeleine. Enterré par les habitants, il faisait surgir de grands feux récurrents sur sa butte nécropole et suscite encore de nos jours des bris mécaniques inexplicables.

Sorciers pour sorciers, les Jarrets noirs beaucerons étaient, paraît-il, les plus puissants du Québec, susceptibles de nuire aussi bien aux hommes qu'aux animaux et aux récoltes. «Bien que les années aient effacé des mémoires un grand nombre d'exploits des sorciers de la Beauce, précise Bryan Perro, il n'en demeure pas moins que plusieurs de leurs héritiers vivent toujours dans cette région et qu'en secret ils pratiquent encore ces cérémonies occultes.»

Tout un chapitre est consacré au dossier Sasquatch, cet homme des neiges québécois et ontarien, du type yéti à yeux rouges, dit Bigfoot, pour lequel se passionne le chercheur Yvon Leclerc. Une longue interview de lui est publiée ici, prouvant que les créatures mystérieuses survolent les époques et que les «histoires de peur» ne sont pas reléguées complètement au grenier des superstitions d'antan. La «bête», paraît-il, ne meurt jamais.

***

Créatures fantastiques du Québec

Bryan Perro

Illustrations: Alexandre Girard

Trécarré

Montréal, 2008, 158 pages


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