Schreiber entame son numéro

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Hélène Buzzetti
Édition du vendredi 30 novembre 2007

Mots clés : Justice, Karlheinz Schreiber, Brian Mulroney, Canada (Pays)

L'homme d'affaires affirme que Brian Mulroney devait recevoir 500 000$ et non pas 300 000$

Après une heure perdue en procédures parlementaires, Karlheinz Schreiber a enfin pu prendre la parole. Son message: il ne dirait rien tant que certaines de ses démarches judiciaires ne seraient pas complétées.

Photo: Agence Reuters

Ottawa -- Il y en aura apparemment pour tout le monde. Après avoir refusé de répondre aux questions des députés qui l'attendaient avec impatience hier matin, l'homme d'affaires Karlheinz Schreiber n'aura pas pu résister à la tentation de livrer des bribes juteuses de son alambiqué récit. Il affirme que l'ex-premier ministre Brian Mulroney devait recevoir, non pas 300 000 $, mais bien 500 000 $ de lui et que l'actuel chef conservateur, Stephen Harper, avait été invité à s'impliquer pour retarder son extradition. Reste à déterminer la crédibilité de ce témoin à la bouille sympathique.

Karlheinz Schreiber est arrivé au parlement à Ottawa hier matin, en habit, certes, mais menottes aux poignets. Il y est resté enfermé quelque temps dans une pièce, jusqu'à l'heure de sa comparution tant attendue. Il était 11h4 quand il a fait son entrée solennelle dans la salle de réunion du comité parlementaire. Des cordons de sécurité avaient été installés, le silence, réclamé. Les lourdes portes se sont ouvertes et, derrière les costauds gardiens de sécurité, le petit homme à la démarche débonnaire s'est avancé.

Après une heure perdue en détails techniques parlementaires, Karlheinz Schreiber a enfin pu prendre la parole. Son message: il ne dira rien tant que certaines de ses démarches judiciaires ne seront pas complétées et qu'il n'aura pas accès à ses 35 000 pages de documents qui se trouvent à Ottawa, à Toronto et en Suisse. Déception dans la salle. Toutes les questions du libéral Robert Thibault sont restées sans réponse, dont celle que tout le monde se pose: pourquoi avoir donné 300 000 $, en argent liquide, à Brian Mulroney?

Puis la bloquiste Carole Lavallée a réussi à l'amadouer. Après qu'elle eut reposé deux fois cette même question, Karlheinz Schreiber a décidé de se mettre à table. «Je crois que je devrais répondre à cette question», a-t-il dit dans un anglais à l'accent germanique. «Fred Doucet [un proche collaborateur de M. Mulroney] m'a dit qu'il [M. Mulroney] était dans une situation désespérée, qu'il avait cruellement besoin d'argent et que je devrais l'aider.»

M. Schreiber a rappelé qu'en 1993 la famille Mulroney avait dû, dans la controverse, retourner le chèque de 150 000 $ reçu du gouvernement canadien censé rembourser les biens personnels laissés au 24 Sussex. «Et il y avait plus d'une raison, a poursuivi M. Schreiber. Un des projets était celui de Bear Head et l'autre était la réunification de l'Allemagne.» Le projet Bear Head, pour lequel M. Schreiber a fait du lobbying pendant près de 10 ans, visait la construction d'une usine de véhicules blindés au Cap-Breton. Il a ajouté plus tard que l'argent n'avait absolument rien à voir avec la promotion de l'entreprise Spaghettissimo, comme lui et M. Mulroney l'avaient prétendu dans le passé.

Incrédule, Mme Lavallée a voulu savoir s'il aidait souvent des gens en difficulté financière. «Si je vous demande comme cela 300 000 $ pour boucler ma fin de mois, est-ce que vous allez me les donner?» «Dans les circonstances, oui», a répondu tout de go M. Schreiber, provoquant un éclat de rire général dans la salle bondée. Et c'est là qu'il a lâché sa bombe: «Je vais vous donner une autre raison de rire: ce n'est pas de 300 000 $ qu'on avait discuté. Mais de 500 000 $. Mais il n'a reçu que 300 000 $ parce qu'il n'a rien fait. C'est simple comme cela.»

Il soutient toujours que M. Mulroney était encore premier ministre lorsque l'entente concernant ces 500 000 $ a été convenue, soit le 23 juin 1993. Il affirme aussi que l'argent provenait du compte de banque en Suisse relié au projet Bear Head, dans lequel il restait 500 000 $, et non pas de celui dans lequel avaient été versées les commissions secrètes empochées pour l'achat par Air Canada de 34 appareils Airbus.

Harper sur la sellette

La nature du travail que devait accomplir l'ex-premier ministre dans le projet Bear Head n'est pas connue. Car M. Schreiber a aussi dit qu'il n'avait pas demandé à M. Mulroney de le représenter auprès du gouvernement canadien, de contacter des ministères en son nom ou même de l'aiguiller sur les programmes gouvernementaux dont il pourrait se prévaloir.

Karlheinz Schreiber ne s'est pas contenté de balancer son ancien ami, il a aussi tenté de compromettre l'actuel premier ministre Stephen Harper. Il soutient qu'à l'été 2006 il avait demandé à M. Mulroney, qui s'apprêtait alors à rencontrer la famille Harper, d'intercéder en sa faveur afin de lui éviter l'extradition. Selon M. Schreiber, M. Mulroney s'est exécuté, lui demandant même une lettre à l'intention de M. Harper afin de faciliter l'approche. «On m'a dit que le message avait été très bien reçu.» Le ministre de la Justice de l'époque, Vic Toews, devait faire quelque chose pour lui.

Stephen Harper a déclaré il y a trois semaines qu'il n'avait pas, à cette occasion, «parlé des rapports de M. Mulroney avec M. Schreiber et [que] M. Mulroney ne [lui avait] pas présenté de lettre de M. Schreiber». En fait, avait-il ajouté, M. Mulroney ne m'a jamais parlé au nom de M. Schreiber et ne m'a jamais présenté de document de M. Schreiber.» M. Schreiber a dit que cette déclaration avait été un «choc». Il a reconnu hier n'avoir jamais rencontré M. Harper.

M. Schreiber estime avoir été berné par M. Mulroney en rédigeant, à «contrecoeur», cette lettre affirmant qu'il «n'existait pas d'affaire Airbus impliquant Brian Mulroney». Le Globe and Mail a démontré hier qu'elle avait d'abord été ébauchée et transmise par courriel par Elmer MacKay, le proche ami de M. Schreiber, ex-ministre sous Mulroney et père de l'actuel ministre de la Défense, Peter MacKay. Elmer MacKay n'a pas voulu faire de commentaires hier.

Les partis d'opposition se sont bien gardés hier de sabler le champagne. «Il faut vérifier tout ce que dit M. Schreiber, a rappelé le chef libéral, Stéphane Dion. C'est pourquoi il va revenir mardi prochain avec des documents qu'on pourra vérifier. On ne peut croire personne sur parole dans cette affaire.» Il estime toutefois que Stephen Harper a l'obligation de préciser ce qui s'est dit lors de sa rencontre avec Brian Mulroney.

Du côté du NPD, on rigolait de voir à quel point M. Schreiber avait envie de déballer son sac. «Cet homme avait des consignes très strictes de ses avocats, a dit le député Pat Martin. Et on a vu comment il s'en est éloigné à mesure que la rencontre avançait. Voici un homme qui aime parler. Qui veut parler. Et je crois qu'il parlera beaucoup plus.» M. Schreiber reviendra en comité parlementaire mardi prochain.


Vos réactions


Schreiber entame son numéro - par Jacquelin Ouellette
Le vendredi 30 novembre 2007 14:00

M. Schreiber est très intelligent - par Guy Fafard
Le vendredi 30 novembre 2007 11:00

Pas vraiment de nouvelles révélations - par Pierre-S Lefebvre
Le vendredi 30 novembre 2007 10:00

Il y a plein de crédules sur la terre - par Gilles Bousquet
Le vendredi 30 novembre 2007 08:00

Pourquoi nous avons besoin de ce vendeur d'huile de serpent? - par Kim Huynh
Le vendredi 30 novembre 2007 07:00

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