Affaire Coffin: le jury ne s'était pas trompé
Mots clés : L'Affaire Coffin: une supercherie?, Clément Fortin, Wilbert Coffin, Justice, Canada (Pays)
Dans un minutieux travail de reconstitution du célèbre procès, l'avocat Clément Fortin en arrive à une brutale conclusion

Photo: Agence France-Presse
Avant d'écrire L'Affaire Coffin: une supercherie?, Me Fortin a épluché les quelque 2250 pages de retranscription du procès de Wilbert Coffin, tenu à Percé devant une salle comble, pendant 19 jours de l'été 1954. Il a aussi lu intégralement le rapport final de la commission Brossard qui, en 1964, fut chargée de faire la lumière sur la conduite des officiers de l'État ayant pris part au procès de Coffin.
«Dans la première version du livre que j'ai faite, je me disais qu'il était innocent. Mais plus je fouillais, plus je me rendais compte que c'était une supercherie», explique-t-il en entrevue. Un doute persistant s'est installé dans l'esprit de Me Fortin lorsqu'il est tombé sur la déclaration statutaire faite par Coffin aux policiers, le 6 août 1953, après que les cadavres de trois chasseurs américains furent retrouvés dans la forêt, à environ 80 km de Gaspé.
Coffin était le dernier homme à avoir vu vivants Eugene Lindsay, son fils Richard et un ami de la famille, Frederick Claar. Il leur est venu en aide le 10 juin 1954 car leur camion était en panne. Ils ont diagnostiqué une panne de la pompe, a dit Coffin aux enquêteurs. Celui-ci a amené le jeune Lindsay à Gaspé pour y acheter une nouvelle pompe et de l'essence. À son retour dans la forêt, Lindsay père et Claar se trouvaient en compagnie de deux autres Américains, selon Coffin. Celui-ci a obtenu 40 $ pour son aide et il n'a pas revu les chasseurs.
Cette toute première déclaration écrite de Coffin est «mensongère», affirme Me Fortin. Quelques jours après avoir quitté les chasseurs, Coffin s'est rendu à Montréal pour y retrouver sa concubine, Marion Petrie, et leur fils Jimmy. Il était en possession de plusieurs articles ayant appartenu aux chasseurs, notamment des jumelles, un couteau suisse et même la valise et des vêtements de Claar. Des détails cruciaux qu'il n'a pas révélés aux enquêteurs.
Selon la déclaration faite par Petrie aux policiers, Coffin a expliqué qu'il avait reçu tous ces cadeaux en raison de sa précieuse aide. Il a parlé de trois Américains à son amoureuse, et non de cinq. Et il ne lui a rien dit à propos de l'argent qu'il aurait reçu. Autre détail assassin: Coffin ne s'est jamais départi de la pompe achetée par Lindsay; il l'a plutôt apportée à Montréal avec lui. «Tout ceci n'a aucun sens», résume Me Fortin.
Sur la route reliant Gaspé et Montréal, plusieurs témoins ont par ailleurs rencontré un Wilbert Coffin ivre, à la conduite erratique. Il dépensait sans compter, en argent américain, et versait de généreux pourboires à tous ceux qui lui prêtaient assistance.
Pour la Couronne, l'affaire était entendue. Coffin avait tué les trois Américains pour mieux les voler. Une fois le crime commis, il a tenté «d'endormir le cri de sa conscience» dans l'alcool, a lancé le procureur de la Couronne, Noël Dorion, dans ses remarques finales. Cette preuve circonstancielle fut suffisante pour faire danser Coffin au bout d'une corde. Le jury a délibéré 32 minutes avant de le déclarer coupable. Malgré la pluie qui tombait sur Percé, en ce 5 août 1954, le brasier n'allait pas s'éteindre de sitôt.
Des mythes tenaces
Des mythes tenaces persistent au sujet de Wilbert Coffin. Il était innocent. Quelqu'un d'autre a fait le coup. Il n'a pas obtenu un procès juste et équitable. Il serait acquitté si son procès avait lieu aujourd'hui, avec toutes les protections que la Charte canadienne des droits et libertés accorde aux accusés (à commencer par le droit au silence et le droit de consulter un avocat à la première heure).
Clément Fortin s'explique mal l'aveuglement volontaire de ses collègues et certains journalistes au sujet de l'affaire Coffin. Les ouvrages de Jacques Hébert (Coffin était innocent et J'accuse les assassins de Wilbert Coffin) de même que le film de Jean-Claude Labrecque (L'Affaire Coffin) ont laissé des marques indélébiles dans l'esprit du public. «Moi-même, j'ai fait confiance à ces gens qui ont écrit de grands livres. Je me disais que ce n'était pas possible que ces gens-là aient pu se tromper», explique Me Fortin.
Lors de sa comparution devant la commission Brossard, Jacques Hébert, aujourd'hui sénateur, a avoué candidement qu'il avait lu au complet un seul des 80 témoignages rendus au procès de Coffin. Il en avait aussi consulté deux autres, en partie. «Ce n'est pas sérieux, vraiment pas sérieux», se désole Clément Fortin.
Dans son rapport final, la commission Brossard a jugé que la preuve présentée au procès de Coffin tendait à confirmer le verdict du jury, et non à le renverser. Elle s'est montrée très critique envers les écrits remplis «d'inexactitudes et faussetés» de M. Hébert. «Par le ton injurieux de ses écrits, l'affaire Coffin est devenue l'affaire Hébert», constate Me Fortin.
Sous la pression de son fils Jimmy et de sa soeur Mary, le Groupe de révision des condamnations criminelles, au ministère fédéral de la Justice, a entrepris un examen du dossier de Wilbert Coffin. Les témoins potentiels sont aujourd'hui morts ou introuvables. Les pièces à conviction ont été détruites après la pendaison de Coffin (ses demandes d'appel avaient été rejetées jusqu'en Cour suprême). Les transcriptions et documents officiels auxquels s'abreuve l'ouvrage de Me Fortin risquent donc de constituer la pierre d'assise de cette révision.
Coupable ou non? Même s'il a consacré un livre à cette affaire, Clément Fortin refuse de se prononcer. «Je ne pourrai jamais dire s'il était coupable. Je n'étais pas là.» Selon lui, aucun doute ne devrait cependant subsister: le système judiciaire n'a pas trahi Coffin.
Vos réactions
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