Commission Bouchard-Taylor - Maîtriser le français... mais aussi l'anglais
Mots clés : immigration, travail, Commission Bouchard-Taylor, Langue, Religion, Québec (province)
La société québécoise a tout à fait raison de chercher à préserver le français, cette exception linguistique dans la vaste norme anglophone du continent nord-américain. Par contre, l'idée seule d'imposer des sanctions aux immigrants qui ne maîtriseraient pas suffisamment le français a jeté l'effroi dans un groupe de discussion sur la francisation, hier matin, aux Forums nationaux de consultation de l'Institut du Nouveau Monde (INM).
Maurice Chalom a rappelé que l'on n'attire pas les mouches avec du vinaigre. «Ça veut dire quoi maîtriser le français à un niveau acceptable?», a-t-il demandé en rappelant que les futurs enseignants francophones eux-mêmes ne maîtrisent pas suffisamment cette langue. «Il y aurait deux classes de citoyens? La notion de sanction va à l'encontre de l'ouverture. Il y a dans ce débat un substrat qui ne sent pas très bon.»
La proposition des compétences linguistiques fait partie du controversé projet de loi péquiste sur l'identité québécoise proposé cet automne à l'Assemblée nationale. Le Devoir rappelait il y a deux semaines que la maîtrise de la langue nationale est exigée par certains pays européens.
L'INM organisait ce nouveau forum national sous le titre S'intégrer à la société québécoise?, hier à Montréal à la demande de Gérard Bouchard et Charles Taylor, coprésidents de la commission sur les accommodements raisonnables. Les travaux de la commission se poursuivront dans la métropole au cours des deux prochaines semaines.
Environ 325 citoyens ont répondu à l'appel de l'Institut, dont beaucoup de néo-Québécois. La synthèse de fin de journée a appuyé sur le consensus très large autour du français comme langue commune. «Il faudra le dire que les néo-Franco-Québécois prennent fait et cause pour la défense de la langue française, a résumé Gérard Bouchard lors de la réunion plénière, en fin de journée. C'est un fait ignoré.»
En ouverture des travaux, le professeur Jean Renaud, du département de sociologie de l'UdeM, a jeté un autre gros pavé dans la mare aux évidences en observant que la langue française demeure une condition nécessaire mais pas absolue de l'insertion dans la société québécoise.
«La maîtrise de la langue ne garantit pas l'accès à l'emploi», a résumé par la suite le professeur dans une entrevue au Devoir. Ce n'est pas un facteur magique, sinon les francophones québécois seraient en situation de plein-emploi et les Maghrébins, qui maîtrisent très bien le français, ne seraient pas défavorisés sur le marché de l'emploi par rapport aux émigrants de l'Europe de l'Est, comme c'est le cas.»
Le fétichisme linguistique québécois, surtout de la part des nationalistes, a de nombreux effets pervers, depuis des lustres. Il explique peut-être le peu de place accordé aux questions patrimoniales ou historiques dans l'ancienne Belle Province. Il minimise aussi l'importance des autres facteurs culturels pour caractériser la société distincte. Il oublie aussi que les anglophones «de souche» forment maintenant le groupe le plus bilingue du Québec.
«C'est réducteur de réduire le Québec à la langue», a résumé un participant en plénière. «L'intégration passe par l'apprentissage des codes complexes de la société d'accueil», a dit en écho le professeur Renaud.
«Le français est la langue officielle, mais quand tu postules un emploi, on te demande souvent de maîtriser l'anglais», a observé Ahlem Belkheir pendant un atelier de discussion portant sur la francisation. Hitcham Abid, établi récemment au Québec, a renchéri en soulignant que la sélection des immigrants se faisait sur la base de la maîtrise du français alors que le marché du travail impose le bilinguisme. «Il y a une différence entre la théorie et la pratique: au centre-ville de Montréal, il faut être bilingue», a dit Moussa Haydar.
Le sociologue Jean Renaud a expliqué que 60 % des immigrants installés au Québec depuis 1989 avaient le français comme langue d'usage. Une autre tranche de 20 % parlent anglais et français. Par contre, les néo-Canadiens établis à Montréal depuis cinq ans et moins chôment à 18 % par rapport à 12 % à Vancouver.
Jimmy Ung a émis l'hypothèse que le bilinguisme de facto explique cette inégalité devant l'emploi des immigrants établis dans la métropole québécoise. «Ici, l'immigrant doit apprendre deux langues; à Calgary, il ne doit en maîtriser qu'une seule.»
Najate Ghalem en a rajouté. «L'anglais, c'est la langue de la technologie et de la business. Il faut le maîtriser aussi pour faire des études supérieures. L'État a raison de vouloir favoriser le français, mais on ne peut nier la réalité et l'utilité de l'anglais dans le monde.»
Nivellement par le bas
Le débat a débouché sur la question des actions pour faciliter l'apprentissage du français. Mme Ait Tahar a déploré le nivellement par le bas des examens nationaux. «Comment peut-on imposer des tests de maîtrise du français aux immigrants quand une partie des Québécois ne le maîtrisent pas», a ajouté Mme Blais-Remy, une ancienne enseignante. Lyne Bisson, professeure au collégial a renchéri avec sa propre expérience. «Trop d'étudiants lisent, écrivent et s'expriment mal. Il faudra corriger ces lacunes.»
Le dicton anglais dit bien de ne pas jeter de pierre quand on vit dans une maison de verre. «Est-ce qu'on peut être québécois sans être francophone?», a finalement demandé Jimmy Ung, polémiste de son atelier. «L'important, ce n'est pas la langue de la communication, mais l'information communiquée», a-t-il dit. Il a aussi souligné que l'université McGill était de loin la meilleure du Québec et même du Canada.
Michel Venne, directeur de l'INM a pris acte à sa manière du paradoxe typiquement québécois, un de plus, lors de la grande synthèse finale. «On a quand même des choses à régler dans cette société. Le débat sur l'immigration éclaire sur la société d'accueil. [...] Les dispositions de la Charte de la langue répondent-elles encore aux besoins? Faudra-t-il la modifier pour tenir compte du bilinguisme au travail? En tout cas, une chose est certaine: le message envoyé aux immigrants est ambigu et il devra être révisé.»
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