Catholiques malgré nous?

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Guillaume Bourgault-Côté
Édition du samedi 24 et du dimanche 25 novembre 2007

Mots clés : crucifix, catholicisme, Religion, Québec (province)

Les Québécois plus attachés à la religion qu'ils ne le croient

La commission Bouchard-Taylor avait déjà révélé ce paradoxe: les Québécois demeurent sensibles quand on parle de religion. Et malgré les apparences, ils ne sont pas prêts à couper tous les ponts avec leur héritage chrétien, loin de là.

Photo: Pedro Ruiz

Compliquée, la relation des Québécois «de souche» avec le catholicisme. D'un côté, les églises ont trop de bancs alors que les paroisses n'ont pas assez de prêtres, faute d'intérêt de la population. De l'autre, on tient mordicus à la croix du mont Royal et au crucifix de l'Assemblée nationale, en plus de réagir au quart de tour aux excuses présentées par l'archevêque de Québec pour des actes qui remontent à 50 ans.

La commission Bouchard-Taylor avait déjà révélé ce paradoxe: les Québécois demeurent sensibles quand on parle de religion. Aussi, malgré les apparences, ils ne sont pas prêts à couper tous les ponts avec leur héritage chrétien, loin de là.

Cette année, comme rarement depuis longtemps, les catholiques ont ainsi exprimé un attachement certain à cette part de l'identité collective. Qu'il soit d'appartenance ou de référence, ce lien subsiste chez bien des gens. Ils ne vont jamais à la messe mais ne veulent pas pour autant qu'on balance par-dessus bord tout ce pan de leur culture, un peu comme un vieux couple qui s'aime plus ou moins sans se détester pour autant.

«Il y a un attachement plutôt cordial à l'Église», note l'auteur et conseiller politique Jean-François Lisée, qui aborde la question dans son essai intitulé Nous. Il évoque l'idée d'une «religion soft», où on refuse la pratique quotidienne mais où on célèbre encore plusieurs rites importants à l'église, notamment les funérailles et les baptêmes. Ainsi, de nos jours au Québec, plus de la moitié des nouveaux-nés sont baptisés.

Pourquoi? Parce qu'un nombre croissant de Québécois n'ont pas connu l'Église des années 50, celle qui a été largement rejetée pendant la Révolution tranquille. «Ceux qui étaient adultes à ce moment-là ont fait le travail essentiel de se libérer du joug de l'Église, explique M. Lisée. Et ils ont développé une sorte d'allergie à la religion et au culte. Mais cette relation de rébellion après la sujétion se pacifie et se dépassionne aujourd'hui. Alors, on se rend compte que la religion catholique fait partie de nous, à différents degrés.»

«Le catholicisme demeure extrêmement important comme marque identitaire, approuve Louis Rousseau, sociologue et théologien à l'UQAM. Peu importe comment on pratique, quand on a plus de huit personnes sur dix qui se disent catholiques lors du recensement alors qu'elles ont tous les choix devant elles, c'est parce qu'on considère qu'il y a une part de nous-mêmes là-dedans.»

Chose certaine, «les gens ne sont pas indifférents au catholicisme», notait déjà Gilles Routhier trois jours avant que Marc Ouellet ne publie sa lettre. Le théologien de l'Université Laval exprimait alors que «même s'ils sont parfois fâchés ou déçus de l'Église, il n'y a pas d'indifférence dans la relation des Québécois au catholicisme». Les réactions pour le moins abondantes et variées à la lettre du cardinal (même la ministre des Finances s'est sentie interpellée) semblent lui donner raison.

À la limite, dit M. Routhier, chacun porte en soi la formule du cinéaste Bernard Émond, qui se définit comme un «athée de culture catholique». Les deux volets cohabitent en chaque Québécois. Une relation trouble, un peu à leur insu.

Or cette relation a toujours existé, croit l'évêque Martin Veillette, président de l'Association des évêques catholiques du Québec (AECQ). Il suffit de gratter un peu le vernis des modes. «Pour exprimer ce qui se trouve en profondeur, ça prend une occasion. Et la commission Bouchard-Taylor a fourni cette occasion», croit-il. «C'est une corde qui ne vibre pas toujours, mais quand on la réveille, on se dit: tiens, elle est encore là.»

Oui, mais...

Même les chiffres en font état: quelque chose de mystérieux subsiste dans le lien qui unit les Québécois à la religion de la majorité d'ici. Ainsi, le dernier recensement de Statistique Canada indique que plus de 80 % des Québécois se disent catholiques. S'il n'en manque jamais pour se dire athées dans les discussions, moins de 6 % de la population se considère officiellement sans aucune appartenance religieuse.

D'autres études montrent que trois Québécois sur quatre croient toujours en Dieu, et les chiffres révèlent qu'à Montréal, plus de 30 000 jeunes du primaire fréquentent les sous-sols des églises pour suivre la catéchèse, ce qui représente plus d'un enfant sur quatre. On célèbre Noël et Pâques et on baptise toujours près d'un enfant sur deux. De quoi se croire croyants.

Pourtant, la messe ne touche que 25 % de la population (sans compter que la vaste participation de plusieurs communautés culturelles gonfle les chiffres de la majorité québécoise non immigrée). Entre 1993 et 2001, cette proportion a chuté de 13 points.

De même, le nombre de baptêmes accuse une baisse marquée (74 000 en 1989, 48 000 l'an dernier), de même que celui des premières communions (de 54 000 à 34 000 pour la même période) et des confirmations (de 70 000 à 38 000).

La faible popularité de la religion au Québec se mesure aussi par la pénurie de prêtres: cette année, le décompte de l'AECQ indique qu'il y a 2100 prêtres actifs dans la province (sans le diocèse de Gatineau, qui n'a pas pu fournir ses chiffres) et quelque 1700 prêtres retraités.

Pour qu'ils suffisent à la tâche, il a fallu regrouper environ 300 paroisses en dix ans (près de 1500 aujourd'hui). Et la situation ira en s'aggravant... On ne compte que 72 prêtres en formation à l'heure actuelle au Québec alors qu'on recense un nombre record de prêtres dans la tranche des 75-79 ans.

Devenir chrétien

Il est toutefois difficile de déterminer à quel point exactement les Québécois sont pratiquants et de quelle manière ils le sont. Au fil des ans, la pratique religieuse s'est transformée pour se faire plus discrète, moins encadrée. La messe du dimanche avait l'avantage de montrer une pratique bien visible; c'est différent de nos jours et, par conséquent, plus difficile à cerner.

«On est devant des formes de pratique moins voyantes, plus fluides, dit Gilles Routhier. Il n'y a plus d'itinéraire de groupe. L'individu s'inscrit de lui-même, librement, sans que ce soit obligatoire comme ce pouvait l'être auparavant.»

M. Routhier avance qu'on ne «nait plus chrétien, on le devient», au terme d'une démarche de réflexion sur l'appartenance, les racines, la foi, l'engagement. «Plus personne ne fait ça pour épater la galerie», dit Alain Mongeau, 44 ans, curé de la paroisse Saint-Louis-de-France, sur le Plateau Mont-Royal. «Exprimer sa foi aujourd'hui, c'est quelque chose qui se fait par conviction, peu importe l'intensité.» Après la quantité, on mise maintenant sur la qualité.

Au Grand Séminaire de Montréal, là où on forme les futurs prêtres, on remarque la même chose: les étudiants ont en moyenne 36 ans et une première carrière derrière eux. S'ils se présentent aux portes du séminaire, c'est à la suite d'une longue réflexion personnelle. C'est par choix.

Mais le degré d'adhésion des gens qui font quelques pas plus affirmés dans le catholicisme varie grandement, dit Alain Mongeau, qui anime les activités de la Bande FM, qui réunit chaque semaine dans une église une centaine de jeunes de 18 à 35 ans.

Pour les mariages ou les baptêmes, c'est toujours la même chose: environ la moitié le font par respect pour une tradition familiale -- une sorte d'obligation de transmettre à nos enfants un héritage reçu, note Louis Rousseau -- alors que l'autre moitié répond davantage à une démarche personnelle.

«Je ne pense pas qu'il y ait un portrait type du catholique pratiquant en 2007, croit le curé Mongeau. Tous les dimanches, on offre le café et parfois des repas communautaires après la messe. Il y a en a beaucoup qui sont là pas tellement pour encourager l'Église mais plus parce qu'ils font une démarche intérieure quelconque, parce qu'ils veulent partager quelque chose, contrer l'isolement parfois.»

Transformation

D'autres s'engagent dans des activités communautaires ou sociales, font un peu d'entraide, d'écoute ou simplement de la réflexion en petit groupe. «On parle beaucoup d'une crise pour l'Église québécoise, dit Gilles Routhier. Mais nous sommes aussi, à mon avis, dans une période de surgissement, pas seulement de disparition. Il n'y a pas de mouvements de masse mais de nouveaux phénomènes apparaissent, des communautés se créent où cohabitent des hommes, des femmes, des laïcs, des religieux... »

M. Routhier fait un parallèle avec la désinstitutionnalisation qui a touché le secteur de la santé mentale il y a une trentaine d'années: de nos jours, le catholicisme québécois se vit de plus en plus à l'extérieur de l'Église. Et ce phénomène ira croissant, estime Louis Rousseau.

«Il y a vraiment une mutation structurelle importante de l'Église qui s'opère et qui va s'accentuer au cours des 30 prochaines années, dit-il. La démographie ne ment pas: dans dix ans, l'Église catholique cléricale n'existera plus. Le catholicisme dépendant d'une structure hiérarchique dont le représentant vit une vie un peu à part des autres, ça va être fini.»

Impossible toutefois de prévoir de quoi sera faite la relation entre les Québécois et le catholicisme à ce moment-là. Elle sera sûrement quelque peu nébuleuse et contradictoire mais peut-être aussi davantage libérée du poids des années d'affrontement. Une forme d'accommodement raisonnable de l'intérieur.


Vos réactions


Égaliberté tous azimuts = Inclusion, non exclusion (religieuse) - par Denis Beaulé
Le mardi 27 novembre 2007 14:00

Chrétiens, pas catholiques - par Raymond Saint-Arnaud
Le dimanche 25 novembre 2007 18:00

Le - par Marcel (Fafouin) Blais
Le dimanche 25 novembre 2007 10:00

Madame Bourgeois, Monsieur Raposo - par Eric Blais
Le dimanche 25 novembre 2007 08:00

Je suis fier d'être catholique. - par Paul-Émile Lecavalier
Le samedi 24 novembre 2007 22:00

Creuser un peu plus. - par Cécilien Pelchat
Le samedi 24 novembre 2007 18:00

Rester soi-même, fidéle à nos traditions - par Etienne Sepulchre
Le samedi 24 novembre 2007 15:00

Eric Blais... - par Hélène Bourgeois (h_bourgeois@sympatico.ca)
Le samedi 24 novembre 2007 14:00

Une nécessaire évolution de l'Église - par Claude Collin (cl.001collin@videoron.ca)
Le samedi 24 novembre 2007 13:00

Hé oui, catholique malgré moi - par Caroline Laplante
Le samedi 24 novembre 2007 13:00

Un reportage très pertinent - par Bernard Gervais (bernard_gervais@videotron.ca)
Le samedi 24 novembre 2007 12:00

De culture mais non plus de religion - par Jeanne Mance Rodrigue
Le samedi 24 novembre 2007 10:00

De culte à culture - par J. & R.
Le samedi 24 novembre 2007 10:00

Monsieur Blais... - par Paulo Raposo
Le samedi 24 novembre 2007 09:00

La carotte et le bâton religieux - par Gilles Bousquet
Le samedi 24 novembre 2007 09:00

Athée grâce à Dieu... - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le samedi 24 novembre 2007 09:00

Le culte de la haine et de la rancoeur - par Eric Blais
Le samedi 24 novembre 2007 08:00

Catholique malgré qui ??? - par Vincent Rouble
Le samedi 24 novembre 2007 08:00

peut-on etre contre l Histoire? - par normand chaput
Le samedi 24 novembre 2007 01:00

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