L'arme du pauvre
Mots clés : explosions, Terrorisme, Irak (pays), États-Unis (pays)
L'histoire de la voiture piégée, de 1920 à nos jours, racontée par l'historien Mike Davis

Photo: Agence France-Presse
Naît ainsi l'aïeul de la voiture piégée, une arme générique de destruction massive qui a creusé des cratères par milliers au cours des 50 dernières années, tuant aveuglément depuis Haïfa, en Palestine, jusqu'à Bagdad, en passant par Belfast, Beyrouth, New York, Londres, Oklahoma City, Bali, Bombay... Non sans un fieffé coup de main de la CIA, accuse Davis.
«Les armes nucléaires et biologiques, le gaz sarin et l'anthrax causent peut-être des cauchemars, mais la voiture-bombe est aujourd'hui devenue le cheval de trait du terrorisme urbain», affirme, non sans suite dans les idées, le professeur de l'Université de la Californie à Irvine, joint chez lui à San Diego pendant que ses enfants lui grimpaient sur la tête. Une arme facile et peu coûteuse à concevoir, d'une puissance inouïe et d'une efficacité terroriste foudroyante. Une arme, enfin, devant laquelle les technologies militaires sont désarmées.
Haïfa, Belfast, Beyrouth
L'histoire que retrace Davis, prolifique essayiste de la gauche américaine, est celle d'une implacable prolifération mondiale «aux proportions du iPod et du sida».
La voiture piégée fait son apparition, en bonne et due forme, presque 30 ans après la trouvaille de Mario Buda, à la faveur de la lutte juive pour la création d'Israël. En janvier 1947, le groupe Stern, formé de dissidents radicaux des paramilitaires sionistes de l'Irgun, lance un camion bourré d'explosifs sur la station de police britannique de Haïfa, tuant quatre personnes. Des nationalistes palestiniens, soutenus par des déserteurs britanniques, ne tarderont pas à utiliser cette nouvelle technique.
Les «portes de l'enfer», raconte-t-il, s'ouvrent véritablement en décembre 1972 avec la mise au point -- accidentelle, dit la légende -- par l'IRA provisoire, l'Armée républicaine irlandaise, de la première bombe faite de gazole et de nitrate d'ammonium, un fertilisant «disponible dans n'importe quelle coopérative agricole». Cette nouvelle génération de bombes, appelées ANFO, fait du coup passer «le terrorisme urbain de la sphère artisanale à la sphère industrielle».
La voiture piégée «devient subitement une arme stratégique dont la puissance est comparable à celle des forces aériennes», tuant sans plus de discernement que les bombes larguées des avions. Du reste, M. Davis s'indigne à répétition de l'immoralité du recours aux voitures piégées -- comme de celui aux bombardements aériens -- de la part de groupes qui affirment défendre la justice. Ainsi se comportera l'IRA au regard des «dommages collatéraux» provoqués par sa guerre antibritannique et antiprotestante, malgré le tort que feront à sa cause les attentats en cascade du Bloody Friday, commis à Belfast le 21 juillet 1972. Ainsi se comportent al-Qaïda et les groupes insurgés en Irak, dont la «résistance» à l'occupant américain a fait des milliers de victimes parmi les civils.
Dix ans plus tard, un pas capital dans «l'atrocité créative» est franchi au Liban, plongé dans une guerre civile et régionale. «Beyrouth devient aux techniques de violence urbaine ce qu'une forêt tropicale est à l'évolution des plantes.» Fin octobre 1983, le Hezbollah commet contre le siège américain de la Force multinationale un attentat suicide au camion piégé qui fait 241 morts parmi les Marines, avec attaque simultanée contre le contingent français. Le Hezbollah innove, mariant pour la première fois l'ANFO au recrutement de chauffeurs-kamikazes. L'innovation fera beaucoup d'avatars, du Sri Lanka, parmi les Tigres tamouls, au Pérou, avec les coche bombas du Sentier lumineux.
L'attentat suicide inflige au président Ronald Reagan le plus cuisant échec géopolitique de sa présidence. Février 1984, la Force multinationale se retire du Liban. La puissance américaine au Liban, ironise alors Thomas Friedman, du New York Times, a été neutralisée «par 12 000 livres d'explosifs et un camion volé».
La CIA s'emmêle
La genèse de la voiture piégée n'en reste pas à cette seule ironie. Tout en criant vengeance contre le Hezbollah, le directeur de la CIA, William Casey, se convertit avec enthousiasme à la voiture-bombe pour miner l'occupation soviétique en Afghanistan. Des experts des Forces spéciales américaines fournissent des explosifs high-tech et enseignent à des officiers de l'ISI, les services de renseignement pakistanais, des techniques sophistiquées de sabotage, y compris la fabrication de l'ANFO. Ces officiers, explique Davis, forment ensuite «des milliers d'Afghans et de moudjahidines, dont les futures cadres d'al-Qaïda, dans des camps d'entraînement financés par les Saoudiens». Ce qui équivaut, dit-il, «au plus grand transfert technologique de techniques terroristes de l'histoire», sans que Washington prenne la mesure de la graine qu'il a semée.
Ce sont les descendants de cette «université de la CIA» qui iront s'attaquer, en 1993 puis en 2001, au World Trade Center, équipés de «voitures piégées avec des ailes».
Rétrospectivement, soutient Davis, «il est clair que l'échec de l'intervention américaine au Liban en 1983-84, suivi de la sale guerre de la CIA en Afghanistan, a eu des répercussions géopolitiques plus fondamentales que la chute de Saïgon en 1975. [...] La guerre du Hezbollah au Liban a préfiguré, voire inspiré les conflits "asymétiques" qui caractérisent le nouveau millénaire».
Il n'est pas non plus sans ironie que la voiture soit devenue un instrument de prédilection dans la guerre contre un Occident dont l'économie est largement fondée sur l'industrie automobile. Au bout du fil, M. Davis ajoute ceci: «L'armée américaine a découvert que certaines des voitures utilisées à Bagdad pour commettre des attentats avaient été volées aux États-Unis!»
L'Irak, aujourd'hui le royaume de la voiture piégée, a en vu 1293 exploser en 2004 et 2005, selon le Brookings Institution.
Un monde fortifié
«Tout cela est bien déprimant», s'excuse M. Davis, d'autant que cette prolifération n'est pas près, à son avis, de s'étioler. D'abord parce que si la voiture piégée est «l'armée de l'air du pauvre», son utilisation ne manque ni de ressources ni de ressorts. Ensuite parce que les États-Unis, dans le contexte post-11-Septembre, s'enferment dans une logique de sécurité malgré le fait qu'elle soit «un cul-de-sac moral, philosophique et tactique». Peut-on espérer que les choses changent si Hillary Clinton est élue présidente l'année prochaine? «Non. Avec un peu plus de compassion peut-être, les démocrates continueront pour l'essentiel à appliquer la même politique.»
En guise d'antidote, dit Davis, qui est aussi un «théoricien du développement urbain», l'Occident n'a trouvé d'autre solution que de se barricader, littéralement. Avant Buda's Wagon (Verso Books), l'auteur a notamment publié Planet of Slums, une analyse anticapitaliste incendiaire portant sur la croissance des bidonvilles dans les pays pauvres. Au travers de cette loupe, il voit «un monde de banlieues emmurées, dont la zone verte de Bagdad [le camp retranché des Américains] est la représentation exemplaire», pendant que, de l'autre côté des murs, les Irakiens ordinaires se font massacrer.
Ce qui, finalement, n'est pas tout à fait sans rapport avec les feux qui ont ravagé la Californie. Les médias locaux, raconte M. Davis, ont fait tout un plat des évacuations à Malibu et dans les quartiers riches du nord de San Diego. «On a beaucoup moins parlé des onze immigrants illégaux qui ont été hospitalisés après avoir été gravement brûlés près de la frontière du Mexique. Et quand on en a parlé, c'était moins pour décrire leur tragédie que pour se demander ce que leurs soins allaient coûter aux contribuables... »
Vos réactions
À M. Solal - par Jerome Camus
Le lundi 26 novembre 2007 05:00
Ethan Solal - par Stéphan Marier
Le dimanche 25 novembre 2007 21:00
à ethan solal - par Yves Bélanger
Le dimanche 25 novembre 2007 19:00
Il a raison, nous avons tort - par Marc Beauregard
Le dimanche 25 novembre 2007 19:00
@ Etahn Solal - par Gilles Bousquet
Le dimanche 25 novembre 2007 18:00
À M. Laroche - par ethan solal
Le dimanche 25 novembre 2007 13:00
À M. Rivet - par ethan solal
Le dimanche 25 novembre 2007 13:00
À M. Beauregard - par ethan solal
Le dimanche 25 novembre 2007 13:00
Peur et déni - par Olivier Laroche
Le dimanche 25 novembre 2007 09:00
Auto-solo & transport en commun - par Philippe Côté (philippecote@cooptel.qc.ca)
Le dimanche 25 novembre 2007 01:00
Pincez moi je rêve! - par François Rivet
Le samedi 24 novembre 2007 23:00
À M. Yves Bélanger - par ethan solal
Le samedi 24 novembre 2007 22:00
Assurer sa propre pertinence ! - par rodolphe bourgeoys
Le samedi 24 novembre 2007 22:00
@ Ethan Solal - par Gilles Bousquet
Le samedi 24 novembre 2007 21:00
Comment dites-vous?! - par Marc Beauregard
Le samedi 24 novembre 2007 18:00
Questions à M. Gilles Bousquet - par ethan solal
Le samedi 24 novembre 2007 15:00
Propos méprisants et haineux - par Yves Bélanger
Le samedi 24 novembre 2007 14:00
Des dons à la place des explosions - par Gilles Bousquet
Le samedi 24 novembre 2007 09:00
Merci pour cet article... - par ethan solal
Le samedi 24 novembre 2007 09:00
Ex- ou Im- plosion? - par Jerome Camus (jr@iwant2go2.com)
Le samedi 24 novembre 2007 05:00

