La danse en deuil de Maurice Béjart

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Jean-François Nadeau
Édition du vendredi 23 novembre 2007

Mots clés : Béjart Ballet Lausanne, Maurice Béjart, Danse, Décès, France (pays)

Le célèbre chorégraphe s'éteint à l'âge de 80 ans à Lausanne

Maurice Béjart a dénoncé très tôt un art de la danse qui serait «coupé des masses». Lui voulait plutôt toucher le vaste public. Bon nombre de ses pièces ont su rejoindre même les non-initiés, dont son célèbre Sacre du printemps et son Boléro de Ravel, interprété par Jorge Donn notamment dans Les Uns et les Autres, de Claude Lelouch.

Photo: Agence Reuters

Maurice Béjart voulait faire de la danse l'art par excellence du XXe siècle. Le grand maître de la danse moderne française, véritable légende, aura su la faire aimer à un vaste public. Il est décédé à l'âge de 80 ans dans la nuit de mercredi à hier à Lausanne, où il a conclu sa carrière prolifique. Le chorégraphe dirigeait depuis 1987 le Béjart Ballet Lausanne (BBL).

Dans une entrevue qu'il accordait l'année dernière au Devoir à l'occasion d'un hommage qui lui était rendu à la Place des Arts, le chorégraphe expliquait, sans honte aucune, que sa très abondante production -- plus de 250 chorégraphies en 50 ans de carrière -- contenait à la fois «beaucoup de déchets» et beaucoup de chefs-d'oeuvre. Mais il reste que bon nombre de ses pièces ont franchi les murs que dresse d'ordinaire le temps qui passe, dont son célèbre Sacre du printemps et son Boléro de Ravel, interprété par Jorge Donn notamment dans Les Uns et les Autres, de Claude Lelouch.

Travailleur boulimique, Maurice Béjart continuait à 80 ans de créer, malgré des ennuis de santé chroniques qui le contraignaient à se déplacer dans un fauteuil roulant. «Quand on aime quelque chose, plus on le voit, plus on l'aime. À 80 ans, j'aime la danse encore plus qu'avant.»

Pour son 80e et dernier anniversaire, Maurice Béjart avait créé à Lausanne une «vie du danseur, racontée par Zig et Puce», les personnages de bande dessinée créés par Alain Saint-Ogan en 1925. Cette mise en scène originale offrait un retour sur ses principales créations en forme de «méli-mélo» malicieux. C'est «un mélange qui m'amuse. J'ai envie de me ficher de la figure de ce monsieur -- moi -- qui, après toutes ces années, monte encore des spectacles», confiait-il.

Fils d'un philosophe

Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Berger devait plus tard adopter, en hommage à Molière, le nom de famille de l'épouse de celui-ci, Armande Béjart. Gaston Berger, père de Maurice, est à la fois un industriel, un philosophe et un administrateur scolaire qui tentera de réaliser une réforme de l'université française.

Son célèbre fils, adepte de Nietzsche, fera une licence de philosophie mais abandonnera les études supérieures pour se consacrer tout entier à la danse, découverte à l'âge de 14 ans sur les conseils de son médecin pour «fortifier son corps malingre».

Après une formation classique à Londres et à Paris, il crée un premier ballet à Stockholm, puis une chorégraphie en 1952 pour un film suédois, L'Oiseau de feu, dont il est le premier interprète.

Béjart dénonce très tôt un art de la danse qui serait «coupé des masses». Il développe ses propres perspectives et innove en 1955 avec Symphonie pour un homme seul, sur la musique d'avant-garde de Pierre Henry et de Pierre Schaeffer. «On m'avait dit: "Vous allez faire fuir les gens"», se souvenait-il... Ce ne sera pas le cas, bien au contraire: le public et la presse le couvrent d'honneurs.

Au début des années 70, Maurice Béjart s'intéresse notamment à l'univers de la danse persane. Son travail est acclamé sous la monarchie iranienne. Sur le plan spirituel, Béjart se rapproche alors de l'islam.

«Son écriture, à la fois classique et très expressive, avec un jeu de bras musclé, fait en vérité feu de toutes les influences», rappelait hier le quotidien Le Monde: traditions indienne, africaine, turque... De Cioran à Saint-Exupéry en passant par Nietzsche et Goethe, Béjart apprécie les textes classiques. Il puise aussi dans le théâtre, la philosophie et la psychanalyse pour abreuver son oeuvre. La musique chez Béjart? Beaucoup d'oeuvres de Wagner, de Bach et de Berlioz, ainsi que de la musique populaire, dont U2 et Queen. Jacques Brel et son amie Barbara figurent aussi au nombre des voix qu'il utilise.

En 1987, au terme d'un conflit, Béjart dissout le Ballet du XXe siècle et lance sa dernière compagnie à Lausanne, le Béjart Ballet Lausanne, qui accueille au sein d'une compagnie et d'une école des danseurs de toutes les nationalités, dans une perspective où la danse est la plupart du temps liée à des thèmes universels. Le Béjart Ballet Lausanne est le dernier avatar d'une troupe née à Paris en 1954 avant d'émigrer pendant 27 ans à Bruxelles, où l'ensemble avait pris la forme du Ballet du XXe siècle.

Maurice Béjart a façonné les talents de plusieurs grands danseurs de la nouvelle scène, dont Anne Teresa De Keersmaeker, Maguy Marin et Michèle Noiret. «C'est l'interprète qui est le plus important et c'est grâce aux différents interprètes que j'ai eu une évolution», expliquait-il en avril dernier au Devoir.

À la fin de sa vie, ses créations s'avèrent très ambitieuses, frôlant à l'occasion la démesure, comme dans Ring um den Ring (1990) ou Mutation X (1998). En 2002, il avait créé un hommage au cinéaste Fellini dans Ciao Federico (2003) puis, dans un retour à des préoccupations anciennes, Zarathoustra (2006). On peut voir plusieurs extraits de ses chorégraphies mis en ligne sur YouTube.

Coup de fatigue

Béjart disait ne pas craindre la mort, car «elle est une certitude». «Je crois que l'on meurt toujours à temps. [...] Le temps est compté différemment pour chacun, mais on meurt à temps.»

L'artiste, en très mauvaise santé depuis plusieurs années, avait été hospitalisé la semaine dernière afin de suivre un traitement cardiaque et rénal qui devait durer plusieurs semaines. Il avait déjà été admis à l'hôpital le mois précédent, officiellement pour se remettre d'un «coup de fatigue». Il souffrait en fait de problèmes cardiaques et rénaux.

Malgré une santé chancelante, le créateur a suivi quotidiennement jusqu'à son hospitalisation les activités de sa dernière compagnie. Il observait en particulier l'avancement du Tour du monde en 80 minutes, dont la présentation était annoncée pour le 20 décembre à Lausanne en première mondiale. Le spectacle devait ensuite partir à Paris en février 2008, puis en tournée mondiale.

Avec des mises en scène parfois extravagantes, Maurice Béjart a su emporter l'adhésion du public et l'a familiarisé, non sans mal parfois, à la danse contemporaine ainsi qu'à la musique concrète.

***

Avec l'Agence France-Presse


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