Quand le patient sent le scalpel
Mots clés : santé, opération, scalpel, douleur, Canada (Pays)
Un patient sur 1000 se réveille pendant son opération - Un patient sur 10 000 ressent de la douleur

Photo: Agence Reuters
Les situations où le patient est parfaitement conscient et éprouve des douleurs intenses et prolongées au cours de son opération sont rarissimes, ajoute le Dr Gilles Plourde, du département d'anesthésie de l'Hôpital neurologique de Montréal. «Alors qu'un patient sur 10 000 affirme avoir ressenti un inconfort, une sensation transitoire de brûlure ou de douleur pas très intense, ils sont encore beaucoup moins nombreux à rapporter une histoire d'horreur, y compris des douleurs vives et soutenues» comme en subira le séduisant Hayden Christensen dans Awake.
Selon les diverses études sur ce sujet, un patient sur 1000, voire sur 700, «rapporte après son opération avoir entendu des bouts de conversation ou se souvient d'avoir été touché. La plupart du temps, le patient aura des souvenirs auditifs, car ce sens est le plus résistant à l'anesthésie», précise le Dr Fiset, anesthésiste à l'Hôpital de Montréal pour enfants, avant d'ajouter que ces épisodes de conscience «peropératoire», comme on les appelle, sont brefs, d'une durée allant de quelques secondes à quelques minutes. Trois classes de médicaments sont administrées lors d'une anesthésie générale: des analgésiques (ou narcotiques) qui, en agissant sur les voies de transmission des sensations douloureuses, en diminuent l'intensité; des hypnotiques, qui induisent transitoirement un état d'inconscience; des myorelaxants ou bloqueurs neuromusculaires, comme les curares, qui bloquent l'activité musculaire et paralysent tous les muscles. «Les myorelaxants qui préviennent les mouvements volontaires sont nécessaires principalement pour induire le relâchement des parois musculaires de l'abdomen ou du thorax qui, autrement, demeureraient trop rigides pour qu'on y pratique une incision», indique le Dr Plourde.
«Le cas extrême de conscience peropératoire qui servira de trame au thriller Awake est celui du patient qui aurait reçu uniquement des bloqueurs neuromusculaires. Il ne pourrait pas bouger, mais il aurait conscience de tout ce qui se passe pendant l'opération et sentirait toute la douleur occasionnée par la chirurgie à laquelle on procéderait. Évidemment, les séquelles pour le patient seraient semblables à celles du syndrome de stress post-traumatique», explique le Dr Fiset, qui affirme n'avoir jamais vu ni entendu parler d'une telle situation au cours de ses 20 ans de pratique.
«Il se peut toutefois qu'au début de l'anesthésie, à la suite de l'administration du cocktail de médicaments, les myorelaxants agissent plus rapidement que les hypnotiques. Bien que paralysé, le patient demeure alors conscient de la procédure qui consiste à introduire un tube dans les voies respiratoires», raconte le spécialiste.
Il y a une vingtaine d'années, les anesthésistes ne prêtaient qu'une oreille distraite et même amusée aux témoignages des patients qui vivaient de telles expériences, rappellent les deux spécialistes qui étudient ce phénomène. Or, de nos jours, celui-ci est bien «reconnu par la communauté médicale comme un risque inhérent à l'anesthésie». «Effectivement, de tels événements arrivent, mais la plupart du temps, ils ne sont pas le résultat d'une mauvaise pratique, dit le Dr Fiset. Ils peuvent résulter de divers facteurs», notamment une résistance plus marquée du patient aux médicaments utilisés pour l'anesthésie, l'état de santé précaire du patient ou même son âge.
On se base principalement sur le gabarit (la taille et le poids) de l'individu pour mesurer la dose de médicaments qu'on administrera. «Toutefois, dans certains cas, par exemple celui des obèses morbides, il ne faudra pas doser les médicaments à administrer uniquement en fonction du poids, car on arrivera à un surdosage puisqu'une partie des tissus ne participera pas aux échanges médicamenteux», donne-t-il en exemple.
Sans qu'on s'y attende, certains patients ne répondront pas à la dose standard de médicaments en raison de leur profil génétique particulier ou d'une tolérance aux narcotiques découlant d'une consommation continue de ces médicaments pour soulager des douleurs chroniques.
«Aux personnes mal en point déjà hypotendues et qui ont perdu beaucoup du sang, on aura tendance à donner moins de médicaments, poursuit le spécialiste. Ces gens sont plus à risque de vivre des épisodes de conscience peropératoire, car notre marge de manoeuvre dans la quantité de médicaments qu'on peut leur administrer est plus ténue, sachant que ces molécules ont des effets considérables sur le système cardiovasculaire, la tension artérielle et l'état de perfusion, qui sont déjà compromis, explique le Dr Fiset. De plus, cette marge de manoeuvre ne sera pas la même pour un jeune homme de 22 ans que pour un grand-père de 82 ans qui souffre d'un problème abdominal compliqué.»
«Un patient peut avoir reçu délibérément une faible dose d'anesthésiques parce que l'état de son système circulatoire rendait dangereuse l'administration de doses plus élevées. Cette personne pourra malheureusement avoir un éveil accidentel transitoire», ajoute le Dr Plourde.
Contrairement aux opiacés, les hypnotiques doivent être utilisés avec modération dans les chirurgies cardiaques, prévient le Dr Fiset. Il en résulte que les patients peuvent traverser quelques épisodes de conscience peropératoire sans ressentir de douleur.
«Les épisodes d'éveil transitoire peuvent aussi survenir à la suite d'une erreur mécanique ou humaine, comme la défaillance d'une pompe, une erreur dans le calcul des doses ou une modification dans la concentration des médicaments parce qu'on a changé de fournisseurs sans en être avisé», souligne le Dr Plourde.
Des signes à surveiller
Malgré la paralysie générale des muscles, certains signes, comme une élévation de la tension artérielle et du pouls, des larmes aux coins des yeux ou des gouttes de sueur, peuvent trahir un état de conscience peropératoire. «Le mouvement est un des éléments de surveillance les plus importants, car il est un reflet de la profondeur de l'anesthésie mais pas nécessairement de l'état de conscience. Souvent, lors d'une anesthésie générale, les patients peuvent bouger, effectuer des mouvements non dirigés des membres, du thorax, à la suite d'un réflexe de toux, ou des sourcils, qui froncent sous l'action d'un réflexe. Quand ces mouvements surgissent, on réajuste les anesthésiants, car ils sont le signe d'un allégement de l'anesthésie qui, si on laisse aller, peut aboutir à un état de conscience peropératoire qui ne laissera toutefois pas nécessairement de traces dans la mémoire des patients», explique le Dr Fiset, qui précise par ailleurs que les épisodes de conscience peropératoire ayant entraîné des souvenirs durables n'auront pas forcément de séquelles psychologiques.
«Pour certains cas délicats, on peut installer sur la tête du patient un appareil qui enregistre l'électroencéphalogramme (EEG), lequel donne une idée de la profondeur de l'anesthésie. Ce n'est toutefois pas la panacée», poursuit le spécialiste.
Les anesthésistes sont aujourd'hui très attentifs aux récits des patients qui vivent des moments de conscience peropératoire, affirme-t-il. «On prend le temps d'écouter les précisions que rapportent les patients sur la nature de l'épisode. Ont-ils entendu des conversations? Ont-ils ressenti des douleurs? Et si les patients en rêvent et ont des cauchemars, on assurera un suivi avec un psychologue.»
Les deux spécialistes insistent néanmoins sur le fait que l'immense majorité des expériences de conscience peropératoire n'induisent aucune séquelle psychologique. Le cauchemar que vivra Hayden Christensen dans le film Awake constitue l'exception.
Vos réactions
Flash-back post-opératoire à retardement - par Pierre François Gagnon
Le jeudi 22 novembre 2007 13:00
Des Patients Torturés - par therese versailles
Le jeudi 22 novembre 2007 12:00

