Recherche - 210 millions pour neutraliser les bombes des talibans

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Alec Castonguay
Édition du mercredi 21 novembre 2007

Mots clés : explosifs, Recherche, Forces armées, Armement, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)

Des véhicules blindés légers des Forces canadiennes, cibles de choix des talibans.

Photo: Pedro Ruiz

Ottawa -- Devant l'urgence de la situation en Afghanistan et les pertes de vie qui s'accumulent chez les soldats, le gouvernement canadien a décidé d'investir 210 millions de dollars sur cinq ans uniquement dans la recherche et développement pour combattre les redoutables engins explosifs improvisés, a appris Le Devoir.

Les engins explosifs improvisés (EEI, ou IED en anglais) sont responsables de la majorité des décès de soldats en Afghanistan. Encore samedi dernier, une bombe placée en bordure de route a fauché la vie de deux militaires québécois et en a blessé trois autres. Depuis 2002, 41 des 73 soldats tombés au combat ont été victimes des EEI -- ce qui comprend les victimes des kamikazes, puisque les militaires classent les deux menaces dans la catégorie des EEI. De ce nombre, plus de la moitié (22) sont morts en 2007.

Avant que les soldats canadiens ne prennent la route de Kandahar en février 2006, aucun budget spécifique en recherche et développement n'était alloué aux engins explosifs improvisés, de sorte qu'il est impossible de savoir le montant qui était consacré à ce phénomène. Quelques programmes pouvaient toucher aux EEI par la bande, notamment celui qui vise à contrer les mines anti-chars, mais rien de précis n'existait.

«Avant, nous n'avions pas un programme spécifiquement dédié aux EEI, puisque c'est un phénomène récent», explique au Devoir Rick Williams, directeur général du secteur Opérations sciences et technologies au sein de l'organisme Recherche et développement pour la Défense Canada (RDDC), la branche gouvernementale chargée de développer du matériel et des concepts pour un usage militaire. «Avec les blessés et les morts de plus en plus nombreux causés par les EEI, on a augmenté de façon importante nos efforts pour contrer ce phénomène et protéger nos soldats. On a au moins doublé ou triplé nos efforts depuis 2006», dit Rick Williams.

Cette somme de 210 millions sur cinq ans représente en moyenne 42 millions par année, soit 14 % du budget annuel de RDDC. Le gouvernement n'a jamais fait d'annonce particulière concernant ce montant. Plus de 200 chercheurs à travers le pays travaillent directement aux programmes reliés aux EEI. Quatre centres de recherche sont mis à contribution: à Ottawa, à Toronto, à Valcartier et à Suffield (Alberta). Par exemple, en banlieue de Québec, où les chercheurs sont responsables d'améliorer la protection des véhicules, «c'est devenu une grande priorité», explique Richard Delagrave, directeur général adjoint au centre de recherche de RDDC à Valcartier. «Une bonne partie de notre travail a été détournée pour répondre à cette menace.»

Les 210 millions consacrés à la recherche et développement représentent toutefois une fraction de toutes les dépenses canadiennes reliées aux EEI, puisque l'armée refuse de dévoiler combien elle a investi en blindage, en achat de véhicules, en systèmes de détection, en avions sans pilote, en radars et autres protections pour contrer cette menace depuis 2006.

Le budget de recherche canadien dans ce domaine est cependant dérisoire lorsqu'il est comparé à celui des États-Unis. Le Joint Improvised Explosive Device Defeat Organization (JIEDDO) jouit, seulement pour cette année, d'une enveloppe de 4,5 milliards de dollars. Les deux tiers des 3800 soldats américains décédés en Irak depuis 2003 ont été victimes des EEI.

Mais Rick Williams précise que l'argent ne règle pas tout. «Il n'y a pas de solution simple aux EEI. Nos alliés ont souvent dépensé beaucoup pour des idées totalement inefficaces. Leurs erreurs nous aident à moins en faire.» RDDC et son homologue américain JIEDDO sont d'ailleurs régulièrement en contact.

Combattre les engins explosifs improvisés

Les EEI sont des bombes ou des mines artisanales utilisées par les insurgés dans des conflits de type guérilla. C'est l'arme de prédilection des talibans en Afghanistan et d'al-Qaïda en général, particulièrement en Irak. «À la base, il s'agit de menaces qu'on connaît déjà, comme des bombes, des grenades, des mines anti-chars ou antipersonnel, des projectiles ou autres, explique Richard Delagrave. C'est la façon de les utiliser qui a changé. Les détonateurs ou les engins sont souvent faits à partir de composantes maison ou militaires trafiquées et sont utilisés de manière non conventionnelle, ce qui rend leur détection et la protection des soldats encore plus difficile.»

Par exemple, les bombes placées en bordure de route peuvent être dissimulées dans des sacs de poubelle, des chaudrons ou des sacs de sport et être activées par des téléphones cellulaires ou des télécommandes de télévision. «Les insurgés utilisent tout ce qui est à portée de main pour construire ou actionner les EEI», dit Richard Delagrave.

Chez RDDC, on est avare de détails sur les techniques employées par les talibans et les innovations en cours du côté canadien, puisque ces renseignements sont classés «sensibles». L'armée canadienne et les insurgés afghans tentent sans arrêt d'enrayer les tactiques de l'adversaire et la moindre information dans les médias peut faire la différence.

«Les insurgés travaillent en petites cellules qui s'adaptent rapidement à nos innovations, explique Richard Delagrave. Ils ont un cycle de réaction rapide. Dès qu'on arrive avec un nouveau type de blindage, ils vont tenter de trouver un moyen pour le détruire. Ils observent beaucoup ce qu'on fait et surtout les conséquences de leurs attentats, ce qui leur permet de changer de méthode si ça ne fonctionne pas. Ils sont loin d'être fous.»

Par exemple, les soldats se sont rendu compte que les talibans faisaient exploser des bombes à distance à l'aide d'un cellulaire collé à l'explosif. Pour contrer cette technique, les Forces canadiennes ont ajouté à leurs véhicules blindés légers (VBL) un champ magnétique qui brouille les ondes de cellulaire, ce qui empêchait les insurgés d'actionner la bombe au passage des convois. Mais les talibans ont réagi en installant un fil de téléphone, parfois jusqu'à 50 mètres de long, entre la bombe et le cellulaire, de sorte que le champ magnétique n'est plus d'aucune efficacité. Les bombes activées à distance ont donc recommencé à sauter.

Il faut dire que les talibans profitent des connaissances d'al-Qaïda, actif partout sur la planète. «Lorsqu'il y a des façons de faire efficaces qui apparaissent à un point du globe, on doit s'attendre à les retrouver en Afghanistan assez rapidement», dit Richard Delagrave.

Coincé dans cette surenchère, le Canada et ses alliés de l'OTAN tentent de réorienter la lutte contre les EEI vers une meilleure prévention. Bref, combattre les EEI avant qu'ils n'explosent. «Depuis deux ans, on a beaucoup axé nos recherches sur la protection, mais il y a une limite qu'on commence à atteindre. Même si on voulait ajouter un pied de blindage autour de nos véhicules, ce serait impossible parce que plus rien ne bougerait, ce serait trop lourd. Il faut donc faire plus de travail en amont de l'explosion. L'avenir, c'est l'analyse des renseignements», dit Richard Delagrave. Par exemple, déceler ce qui a changé dans un paysage à l'aide de photos prises par des avions sans pilotes. Le moindre changement pourrait s'avérer être un EEI à désamorcer avant le passage d'un convoi.

RDDC est d'ailleurs en train d'adapter un logiciel nommé GeoProfiling qui a fait ses preuves auprès de la police dans l'Ouest canadien. Il s'agit d'entrer dans ce logiciel différentes données accumulées dans un secteur précis: le déplacement d'une voiture, l'endroit où des armes ont été retrouvées, le lieu où était cachée la bombe, la maison d'un kamikaze, etc. «Le logiciel transpose ça sur une carte géographique et ça nous permet de comprendre comment un réseau opère. On peut donc tenter d'anticiper les futures actions», dit Richard Delagrave.

N'empêche, il reconnaît qu'il n'y a pas de «solution magique». «Les EEI sont tellement difficiles à détecter et à contrer qu'on n'arrivera jamais à un système totalement efficace, il ne faut pas se leurrer. Mais on peut s'améliorer.»


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