Luxembourg - Protéger sa langue... et maîtriser celles des autres
Mots clés : enseignement, Français (langue), Langue, Luxembourg (pays)
Au Luxembourg, dès le primaire, tous les apprentissages se font en français et en allemand, deux langues étrangères. L'anglais se rajoute au cycle secondaire, évidemment. Qui dit mieux?
Luxembourg -- Imaginons. Comme le Québec est en terre des Amériques, imaginons que les petits Québécois francophones soient scolarisés en espagnol et en portugais, une partie des matières (l'histoire, la chimie et les mathématiques par exemple) étant enseignée dans une de ces deux langues étrangères, tout le reste dans l'autre. Il y aurait aussi des cours d'apprentissage de l'anglais dans les polyvalentes, puisqu'il faut bien maîtriser cette nouvelle lingua franca.Impossible? Scandaleux? Aussi utopique qu'assimilateur?
C'est pourtant à peu près la réalité linguistique du Grand-Duché de Luxembourg. Ce micro-État du centre de l'Union européenne rassemble environ 450 000 citoyens autour de dizaines de millions de germanophones et de francophones. Du lot, plus de 250 000 de la catégorie «pure laine», maîtrisent le luxembourgeois aussi appelé le francique mosellan.
Ce parler germanique dérivé du moyen-allemand compte des milliers de mots d'origine française, dont 500 d'usage courant. Ici, notre «direction» devient «directioun» et l'allemand die Erde (la terre) donne d'Äerd. Ici, on dit Moien pour bonjour, mais merci pour merci. Cette curiosité linguistique, honnie et bannie dans les régions voisines, a servi de ciment au Grand Duché dont la devise dit: «Mer welle bleiwen wat mer sinn», soit «nous voulons demeurer ce que nous sommes».
160 emplois pour 100 habitants
«Le luxembourgeois est un lieu de mémoire», résume la linguiste Mélanie Wagner, spécialiste de l'Université du Luxembourg. Elle prononçait la semaine dernière une conférence dans le cadre du colloque «Regards croisés sur le patrimoine», organisé dans le Duché sous le patronage de l'Unesco. «Le luxembourgeois est appris à la maison puis une heure par semaine au primaire et une heure aussi dans la première année du lycée. L'alphabétisation se fait en allemand, puis les enfants apprennent le français. Ils sont ensuite scolarisés dans les deux langues. Il faut aussi ajouter l'anglais dans le programme des études secondaires. Les Luxembourgeois sortent donc quadrilingues du lycée. En effet, il reste souvent très peu de temps pour le luxembourgeois, la langue officielle du pays.»
La loi sur le régime des langues de 1984 définit le francique comme langue nationale, le français et l'allemand comme langues administratives. «L'idée nationale est basée sur le trilinguisme», résume la linguiste. Concrètement, le luxembourgeois est utilisé par l'administration et par les citoyens entre eux.
«Sans ces deux langues de proximité, l'allemand et le français, le Luxembourg qui est déjà un accident de l'histoire, n'existerait pas comme tel», juge pour sa part Jean-Pierre Kraemer, président de la Commission luxembourgeoise pour l'UNESCO, rencontré dans une des antennes de l'université du pays, une institution fondée en 2002, où les cours se donnent évidemment en français, en allemand et en anglais. «Sans notre position géographique, sans notre multilinguisme, nous ne serions pas aussi vivants en Europe et nous ne serions pas le pays le plus européen.»
Le Luxembourg demeure une curiosité à plusieurs égards. Sa capitale éponyme compte 85 000 habitants, mais gonfle de 125 000 employés les jours ouvrables. Autre réalité démographique à méditer au pays des accommodements raisonnables: les étrangers de 160 pays composent plus de la moitié des résidents.
Les «frontaliers» comme on dit ici, viennent évidemment pour l'emploi: il s'en trouve 160 par tranche de 100 habitants. Le petit pays concentre le troisième centre administratif de l'Union européenne en importance, après Bruxelles et Strasbourg. L'ancienne forteresse abrite notamment la cour de justice européenne où les services linguistiques traduisent les lois de l'union en 25 langues officielles, mais pas en luxembourgeois. Les étrangers affluent aussi vers les secteurs financiers puisque ce coffre-fort du monde rassemble plus de 155 banques, concentrées dans un quartier chic. «C'est notre Wall Street à nous», résume Roland Pinnel, directeur de l'Office du tourisme de la ville.
De la guerre linguistique
Cette pression étrangère n'empêche donc pas les Luxembourgeois de protéger leur langue maternelle tout en maîtrisant celles des autres. La linguiste Mélanie Wagner a documenté son utilisation dans «l'écriture privée», notamment celle des lettres de soldats du pays enrôlés de force dans l'armée allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale. La censure exigeait l'utilisation de l'Allemand dans les échanges épistoliers, mais les Luxembourgeois réussissaient souvent à la contourner, même s'ils multipliaient les fautes dans leur langue maternelle alors peu figée dans l'écriture. «De nos jours, le luxembourgeois est utilisé à la maison, partout à l'école en dehors des cours, entre amis, dans les courriels ou les messages-textes», résume-t-elle.
Jean-Pierre Kramer affirme que le nombre de locuteurs du francique augmente sans cesse. «Je ne crois pas que notre langue va disparaître. Pas plus que le français ou l'allemand, d'ailleurs.» Il cite les critères définissant une langue menacée. Elle doit être parlée par moins de 10 000 personnes, ne pas être écrite, ne pas se rattacher à un État, etc. «Dans chacun des critères, le luxembourgeois se démarque avantageusement.»
Une étude de l'université de Metz a montré que la langue française devient la mieux comprise par le plus grand nombre d'habitants du Luxembourg, y compris les étrangers. «Sauf qu'entre eux, les Luxembourgeois parlent le joli francique mosellan, dit M. Kraemer. Parallèlement, l'allemand et le luxembourgeois demeurent dynamiques, et l'anglais, la langue de travail dans les banques, n'en menace aucune ici. Je ne crois pas à la vision apocalyptique de la domination de l'anglais. Je crois plutôt au parallélisme croissant des langues.»
D'autres corrigent un peu cet idéalisme. Mélanie Wagner, âgée de 29 ans, fille d'un père luxembourgeois et d'une mère allemande, souligne que certains élèves obtiennent leur diplôme sans maîtriser parfaitement aucune des trois ou quatre langues du système. «Nous avons souvent un rapport très pratique au langage», dit-elle dans son excellent français. Le professeur de littérature Franck Wilhelm souligne le mépris courant des auteurs franciques, même chez les intellectuels. «On a tendance à se dévaluer. Les auteurs luxembourgeois sont victimes d'un préjugé à l'université.»
Tous, par contre, s'étonnent des conflits politico-linguistiques qui affectent les voisins plus ou moins lointains. La Belgique voisine, sous hypertension depuis un semestre, risque d'éclater d'un jour à l'autre. Faut-il vraiment citer Montréal et le Canada?
«Nous avons échappé à ce genre de disputes, conclut Mme Wagner. Il y a des tensions, bien sûr ici, par exemple parce que les Luxembourgeois sont parfois frustrés de devoir parler français dans les commerces, parce que certains employés ne parlent pas le luxembourgeois. Quand même, pour nous, fondamentalement, le multilinguisme est une richesse et une nécessité, pas une source de conflit.»
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Notre journaliste était invité par la chaire UNESCO en patrimoine culturel de l'Université Laval.
Vos réactions
Tour de Babel Luxembourgeoise - par Gilles Bousquet
Le lundi 19 novembre 2007 14:00
Beau portrait de Luxembourg - par Ingrid Dirickx
Le lundi 19 novembre 2007 12:00
Comparaison douteuse... - par Antoine Caron
Le lundi 19 novembre 2007 12:00
«Luxembourg» ? Une «municipalité» ! - par Bernard Charron
Le dimanche 18 novembre 2007 23:00

