Qui est Karlheinz Schreiber ?

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Hélène Buzzetti
Édition du samedi 17 et du dimanche 18 novembre 2007

Mots clés : Parti conservateur, Brian Mulroney, Karlheinz Schreiber, Justice, Canada (Pays)

L'homme d'affaires a déjà contribué à la chute de plusieurs politiciens allemands

Les petits jeux de M. Schreiber remontent loin dans l'histoire politique canadienne.

Ottawa -- Karlheinz Schreiber sera-t-il pour Brian Mulroney et le Parti conservateur ce qu'il a été pour Helmut Kohl et son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU), en Allemagne? Là-bas, les enquêtes sur ce lobbyiste ont permis de mettre au jour un système de caisses électorales occultes et de pots-de-vin. De chaque côté de l'Atlantique, Karlheinz Schreiber a été de tous les enchevêtrements politico-affairistes au cours des années 80 et 90. Les politiciens s'empressent de s'en dissocier. Lui se délecte chaque fois que la justice débusque leurs liens. N'avait-il pas affirmé à l'hebdomadaire Stern: «Je me sens comme un chat perché sur une cage remplie de souris: je ne sais pas laquelle manger en premier»?

Les démêlés de Karlheinz Schreiber avec la justice canadienne ont commencé un beau jour d'été, en 1999, à l'hôtel Westin Prince de Toronto. L'homme discute avec un journaliste du National Post, Philip Mathias, lorsqu'il est abordé par deux policiers qui lui annoncent qu'il est en état d'arrestation: les autorités allemandes le réclament.

Comme le racontent Stevie Cameron et Harvey Cashore dans leur livre intitulé The Last Amigo, M. Schreiber fait trois appels avant de suivre les policiers: le premier à son épouse Barbel, le deuxième à son avocat et le troisième à Elmer MacKay, ex-ministre conservateur sous Brian Mulroney et père de l'actuel ministre de la Défense, Peter.

Le mystérieux homme d'affaires, qui semble connaître tout ce que le Canada a généré de politiciens, ressemble alors à un véritable guichet automatique. Dans ses poches, sa mallette, ses portefeuilles et de petites enveloppes de plastique, les policiers trouvent 10 709 dollars canadiens, 5950 dollars américains, 10 000 marks, 7370 francs suisses, 435 000 lires italiennes, 185 florins, 231 livres anglaises, 6250 francs français... une somme totale d'environ 30 300 $.

L'effet Schreiber en Allemagne

M. Schreiber est réclamé en Allemagne dans le cadre de l'enquête en cours qui, à l'automne 1999, débouche sur le scandale surnommé «Kohlgate». Les Allemands apprennent avec stupeur que la CDU de l'ex-chancelier chéri Helmut Kohl a ouvert une bonne douzaine de comptes de banque suisses et près d'une vingtaine d'autres comptes secrets en Allemagne dans lesquels des sommes de provenance obscure étaient versées.

Un des membres influents de la CDU reconnaît avoir accepté de la part de Karlheinz Schreiber la somme d'un million de marks (environ 700 000 $) placée dans une valise dans un stationnement, de l'argent jamais déclaré destiné au parti. Helmut Kohl finit par avouer qu'il a accepté deux millions de marks mais refusera toujours, au nom de l'«honneur», de révéler l'origine de cet argent. Sali et conspué, M. Kohl démissionne de son poste de président honoraire du parti.

Karlheinz Schreiber se comporte vraiment comme un chat malicieux jouant avec des souris captives, modifiant ses déclarations selon l'impact qu'il veut obtenir dans le pays où il les fait. Par exemple, lorsque l'ex-ministre Wolfgang Schäuble reconnaît avoir accepté 100 000 marks de la part de M. Schreiber en 1994, de l'argent versé à la CDU mais jamais déclaré, M. Schreiber affirme alors au Globe and Mail qu'il faisait au même moment du lobbying auprès de M. Schäuble pour implanter son usine de véhicules blindés, Bear Head, au Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse. Il n'y a aucun lien entre les deux, assure-t-il au quotidien torontois. Mais au quotidien Die Welt, il assure le contraire: le paiement était un pot-de-vin destiné à faciliter ses affaires.

En Allemagne comme au Canada, l'histoire a longtemps mijoté avant de déborder... Une enquête publique a été instituée plusieurs années seulement après les premières révélations.

Une mystérieuse somme

Si ses avocats n'intentent pas d'appel en Cour suprême ou si le gouvernement canadien ne sursoit pas à son expulsion, Karlheinz Schreiber fera face à une peine éventuelle de 15 ans de prison en Allemagne. Il y est accusé de ne pas avoir payé ses impôts sur les nombreuses commissions (environ 37 millions de dollars) qu'il a touchées entre 1988 et 1993 pour son rôle d'intermédiaire dans la vente d'équipement militaire à travers le monde, y compris au Canada et en Arabie saoudite. Il a entre autres touché 8,8 millions d'Airbus à la suite de la vente de 34 appareils à la société de la Couronne qu'était alors Air Canada, le plus gros achat d'avions civils de toute l'histoire du pays. M. Schreiber est aussi recherché pour abus de confiance et corruption.

La question consiste à savoir ce que ce mystérieux personnage a fait des millions d'Airbus. Les a-t-il, comme il l'a souvent clamé, distribué parmi quelques personnes qui l'avaient aidé à influencer Air Canada pour son choix d'appareils? Et parmi ces personnes, compte-t-on des politiciens qui auraient joué de leur influence pour s'assurer que la généreuse Airbus obtienne le contrat plutôt que Boeing?

Dans ce contexte, tout le monde se demande pourquoi l'ancien premier ministre Brian Mulroney a touché 300 000 $ de la part du lobbyiste. Pendant l'enquête à son sujet, M. Mulroney n'a jamais révélé avoir reçu une telle somme. Il l'a déclarée à Revenu Canada pour fins d'impôt une fois réglée son entente à l'amiable avec le gouvernement fédéral, en vertu de laquelle il a reçu 2,1 millions de dollars en dédommagement.

Un secret bien gardé...

Dès 2000, Philip Mathias -- le même journaliste présent lors de l'arrestation de M. Schreiber -- apprend que M. Mulroney a touché 300 000 $ du controversé homme d'affaires. Mathias se bat contre ses patrons du National Post pour faire publier l'histoire. En vain. Le quotidien torontois, alors propriété partagée entre Conrad Black et la famille Asper, ne voit pas l'intérêt public de cette révélation. On demande au journaliste d'obtenir des commentaires de William Kaplan, auteur d'un livre innocentant M. Mulroney dans l'affaire Airbus, pour ajouter du contexte. Malgré tout, l'histoire n'est même pas publiée.

Mais M. Kaplan publie à son tour cette révélation deux ans plus tard dans le Globe and Mail. Nous sommes en 2003, mais la GRC vient d'annoncer qu'elle fermait définitivement le dossier Brian Mulroney. La GRC était-elle au courant du versement? Dans un document obtenu grâce à la Loi d'accès à l'information cette semaine, le Ottawa Citizen révèle que oui. De toute évidence, la police n'a pas su établir de lien répréhensible entre cette somme et les commissions versées par Airbus à M. Schreiber.

C'est au conseiller indépendant nommé cette semaine, David Johnston, que reviendra la tâche de déterminer l'ampleur de l'enquête publique.

Jusqu'où devra-t-on remonter le fil de l'histoire pour assouvir l'appétit des protagonistes et des curieux?

Karlheinz Schreiber avait des relations politiques un peu partout. Très proche des conservateurs, il n'a pas hésité à s'associer à Marc Lalonde, ancien ministre à l'époque Trudeau, pour poursuivre son démarchage à la suite de l'élection du gouvernement libéral en 1993. M. Lalonde avait d'ailleurs versé 100 000 $ pour sa caution de remise en liberté en 1999. (Sa caution totalisait plus de 800 000 $ et le père de Peter MacKay, Elmer, avait versé autant d'argent.)

Au Québec, le premier ministre Robert Bourassa le connaissait assez pour lui demander de faire du lobbying auprès de BMW afin que son usine nord-américaine soit implantée au Québec.

Les jeux de M. Schreiber remontent loin dans l'histoire politique canadienne. En janvier 1983, à Winnipeg, le chef d'alors du Parti progressiste-conservateur, Joe Clark, se présente devant ses militants pour un vote de confiance. Il fixe à 70 % le seuil minimal mais n'obtient que 68 %. Il lance une course à la chefferie, que Brian Mulroney remporte.

À l'époque, plusieurs militants s'étaient plaints du nombre étrangement élevé de militants québécois anti-Clark qui s'étaient présentés au vote. On parlait beaucoup du rôle qu'avait joué Pierre Claude Nolin, aujourd'hui sénateur, dans le recrutement de militants d'un jour à la Old Brewery Mission. Ce qu'on sait moins, c'est que M. Schreiber a avoué en 2001 avoir financé le transport et l'hébergement de plusieurs militants hostiles à leur chef d'alors.

«Ça prend de l'argent pour voyager, pas vrai?», avait-il déclaré à l'émission Fifth Estate de la CBC. «C'est pour cela que Walter Wolf [un riche pétrolier opposé à M. Clark] a amassé de l'argent. Alors, vous regroupez des gens qui vont voter pour vous et vous payez leur billet d'avion. Puis il s'est dit qu'on aurait peut-être besoin d'un peu d'argent pour leurs épouses si elles voulaient aller magasiner, par exemple, et pour les hôtels.» M. Schreiber se vantait d'avoir ainsi rempli deux avions de délégués québécois.

Si cet homme d'affaires aux nombreuses relations n'avait pas mis la main à la pâte ce jour-là, le cours de l'histoire aurait pu être bien différent...


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