Jean-Guy Legault / Alain Zouvi - Rhinocéros inc.

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Marie Labrecque
Édition du samedi 17 et du dimanche 18 novembre 2007

Mots clés : Théâtre du Nouveau Monde, Rhinocéros, Théâtre, Culture, Montréal, Québec (province)

Alain Zouvi et Jean-Guy Legault

Photo: Pedro Ruiz

De Goldoni à une création sur Poe, de Scrooge à son Théâtre extrême politique, Jean-Guy Legault est partout. Et le jeune metteur en scène a la réputation de brasser les classiques. «Selon moi, le théâtre doit toujours parler à son époque. À partir du moment où tu fais un tableau avec une pièce, elle n'a plus d'importance. C'est pour ça que je ne monterai jamais du Molière. Ça ne peut pas être meilleur que monté comme à l'époque. Donc, ça ne me parle plus aujourd'hui. Contrairement, par exemple, à une transposition de Shakespeare, qu'on peut actualiser en donnant des points de réflexion sur notre époque. Goldoni le disait dans ses mémoires: il faut absolument que la pièce suive l'époque, et non que l'époque suive la pièce. J'y crois encore.»

Ça vaut aussi pour Ionesco, dont il s'apprête à monter le Rhinocéros -- sa première mise en scène au Théâtre du Nouveau Monde. C'est d'ailleurs surtout à cause de sa «vision actuelle de la pièce» que le comédien Alain Zouvi dit avoir accepté d'interpréter le rôle principal de cette fameuse fable écrite en 1959, où les habitants d'une petite ville se transforment l'un après l'autre en rhinocéros. Si cette allégorie du totalitarisme a beaucoup été identifiée à une attaque contre le nazisme, Jean-Guy Legault insiste: l'auteur roumain, qui refusait d'expliquer ses pièces, n'a «jamais» nommément souscrit à cette interprétation restrictive.

La porte est donc ouverte pour actualiser la métaphore, «ce qui est rarement fait». Le metteur en scène, lui, s'est posé cette question: «C'est qui, l'envahisseur aujourd'hui?» «La pièce traite du contrôle de la pensée, du fait d'arriver à convaincre les gens qu'on a la vérité infuse et de les contaminer avec notre pensée. Et qui fait ça en ce moment en Amérique du Nord? Je ne crois pas que ce sont les gouvernements, ni l'armée. Ça se passe de façon beaucoup plus insidieuse qu'à l'époque. On le fait par en dessous, à travers de grosses entreprises.»

Legault a ainsi transposé l'oeuvre dans la tour à bureaux d'une grosse entreprise, baptisée... Rhino World. Dans sa relecture, le péril provient de l'intérieur et va rayonner ensuite dans le reste de la société. «On apprend très vite que ce sont des employés de la compagnie qui se transforment: l'entreprise a commencé à s'imbriquer dans la pensée des gens.» Le créateur dit qu'il ne porte pas de jugement sur l'emprise de ces grosses entreprises; il pose plutôt des questions. «Il faut d'abord reconnaître que ça existe. On va arrêter de faire les hypocrites et on va se demander si on accepte ou pas de continuer dans cette veine-là. Parce qu'en ce moment, on ne s'interroge pas sur le fait de savoir si c'est bien ou mal. Et la pensée corporative contrôle maintenant les gouvernements, les lobbys, à peu près tout. Et influence notre vie de tous les jours.»

En abordant le texte, le metteur en scène a coupé quelques redites, ramené le récit à un seul lieu et, conséquemment, fusionné certains des 22 personnages qui portaient un discours semblable. Surtout, il a féminisé deux personnages d'employé. Histoire de bousculer la conception répandue que les femmes vont changer la politique ou la manière de brasser des affaires. «Il n'y a pas 150 000 façons de faire de l'argent, qu'on soit une femme ou un homme. La compagnie est plus grosse que les individus qui y travaillent. Si on met ce discours [corporatif] dans la bouche de femmes, c'est encore plus choquant, parce que je crois que le public a toujours cette fausse croyance qu'elles vont changer le monde.»

Bêtes de scène

La métaphore est maintenue jusque dans l'illustration de la métamorphose des personnages en périssodactyles. «Les escouades anti-émeutes ressemblent énormément à des rhinocéros avec leur carapace, leur petit bâton, leur masque à gaz, observe Legault. Et qu'est-ce qui représente le plus ce qui est en ce moment le rhino: des gens qu'on paye avec notre propre salaire pour nous empêcher de revendiquer?» On verra ainsi Marc Béland se transformer à vue -- «c'est magnifique» -- en «symbole militarisé de l'entreprise», prêt à «défendre la compagnie contre un soulèvement populaire».

Béranger sera le seul à résister, ultimement, à cette propagation de la «rhinocérite». «C'est un personnage qui est pur dans son humanité, explique Alain Zouvi. Il vit les sentiments humains premiers: l'amour, l'amitié, la douleur.» «Béranger a une grande humanité, pour la bonne et simple raison que c'est le seul personnage qui doute, ajoute le metteur en scène. Et qui accepte que l'humain est contradictoire: on a le droit de penser quelque chose un jour et de concéder le lendemain qu'on se trompe.» Le problème de ses congénères, qui succombent à la contagion idéologique, c'est qu'ils refusent de se tromper, incapables qu'ils sont de remettre en question leurs convictions sans que toute leur vie s'écroule.

Il a confié ce rôle d'humaniste inquiet, alter ego de Ionesco, au sympathique Zouvi afin de marquer un contraste. Son physique plus costaud et sa bouille «un peu métissée» tranchent avec les autres acteurs filiformes -- «faux symboles de performance» nord-américaine. «Alain a une façon de jouer particulière; il ne parle pas comme les autres. Et Béranger est un peu maniaco-dépressif: il est émotivement impliqué, alors que les autres sont émotivement presque absents.»

Le comédien, lui, a découvert chez Jean-Guy Legault une «tout autre façon de travailler que ce [qu'il a] connu depuis le début de [sa] carrière». Une méthode très physique, où les notes de jeu sont fournies en même temps que la mise en place. «On est sur la corde raide dès le début. Il faut donner les émotions tout de suite; même si on se trompe, on y va. Ça lui donne des idées. Donc, c'est un travail qui se fait tout de suite à deux. C'est assez formidable.» Selon son compagnon, ce qui émerge de cette démarche, c'est une certaine vulnérabilité. «On a beaucoup plus accès au comédien dans sa créativité de l'instant.»

Jean-Guy Legault se considère moins comme un metteur en scène que comme un acteur qui monte pour d'autres acteurs des spectacles dans lesquels il aimerait jouer. Il sait qu'avec Rhinocéros, sa proposition est «audacieuse, risquée». «Mais je ne pourrais pas monter autre chose, dit-il. Quand je vais voir des shows, j'ai besoin d'être surpris, bousculé un peu. J'ai besoin que le théâtre soit vivant.»

Collaboratrice du Devoir

***

Rhinocéros

Au Théâtre du Nouveau Monde, du 20 novembre au 15 décembre.


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