L'éducation au vin
Mots clés : Salon du livre de Montréal, Le Dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot, Livre, France (pays), Québec (province)
Le Pivot nouveau est arrivé

Photo: Le Devoir
Dans son Dictionnaire amoureux du vin, il fait d'étonnantes révélations. Jeune homme, alors qu'il postulait à un emploi de journaliste au Figaro littéraire, le rédacteur en chef, Maurice Noël, l'interroge à propos de ses lectures. «Les Mémoires d'Hadrien?
Non, je n'avais jamais entendu parler de Marguerite Yourcenar. L'Amour et l'Occident de Denis de Rougemont? Je n'en pensais rien puisque je ne l'avais jamais lu.»
Qu'à cela ne tienne, Maurice Noël aime bien le beaujolais. Et il se trouve que les parents de Bernard Pivot, originaire de Lyon, en font. Noël commande un tonneau du vin parental au jeune homme et l'embauche sous réserve de son rendement futur, malgré ses carences littéraires affichées. C'est ainsi que Bernard Pivot doit au vin et au beaujolais en particulier, auquel il consacre tout un chapitre de son livre, sa carrière de journaliste littéraire. Le soir même, raconte-t-il encore, on lui a confié deux ou trois livres qu'il a lus sur-le-champ. Il n'a pas relevé la tête depuis.
Il dit d'ailleurs avoir hérité de ses expériences d'enfant, adossé aux tonneaux dans la cave à vin familiale, cette convivialité et ce goût de la conversation qui ont fait sa marque de commerce. Cette éducation au vin, que Colette avait reçue elle aussi, a eu pour conséquence qu'il n'est «pas tout à fait le même homme». Elle fait d'eux des êtres différents, «plus sensuels», dit-il. Il n'hésite pourtant pas à se moquer des grands connaisseurs de crus, comme le fait le personnage de l'empereur Hadrien, cité par Marguerite Yourcenar (à qui il a fini par consacrer une émission entière!), qui dit: «Le pédantisme des grands connaisseurs de crus m'impatiente.»
Avec le vin, Bernard Pivot garde la même modestie et la même relation simple qu'il a eues avec les livres. Et il a pour eux une passion qu'il a communiquée à son public. «J'ai fait de la télévision à la bonne époque», dit-il. Une époque où on pouvait se permettre de se concentrer longtemps sur un même thème. Où la télévision n'était pas, contrairement à aujourd'hui, pressée par la concurrence, menacée par le «pitonnage», comme il aime le dire en citant affectueusement les Québécois, et tentée de changer de plan, d'angle et de sujet à tout bout de champ.
Si l'alcool n'était pas distribué d'office sur le plateau de ses émissions de télévision, il a quand même contribué à créer de grands moments à Apostrophes. Il se souvient par exemple d'une entrevue avec l'écrivain Vladimir Nabokov, créateur de Lolita, qui lui avait demandé de verser du whisky dans une théière et de lui en servir pendant l'émission. «Alors je lui demandais régulièrement: "Un peu de thé, M. Nabokov?" en lui servant du whisky», se souvient-il.
Sans parler du fameux esclandre de l'écrivain américain Charles Bukowski, tellement saoul après s'être enivré au vin de Sancerre sur le plateau même d'Apostrophes qu'on lui a demandé de partir au beau milieu de l'émission.
La part réduite des lettres en ondes
Aujourd'hui, la part réservée à la littérature sur les ondes françaises a été réduite, comme c'est d'ailleurs le cas au Québec. Assoiffées de cotes d'écoute, les stations de télévision cèdent au goût des téléspectateurs pour le vedettariat. Les émissions culturelles, pour leur part, ne trouvent leur place que tard en soirée alors que le grand public est couché, déplore-t-il, lui qui ne fait plus de télévision. Et la rentrée française a été inondée de livres politiques, pour ou contre Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et les autres.
Bernard Pivot s'est déjà désolé du fait que s'il se promenait sur les Champs-Élysées en compagnie de Claude Lévi-Strauss et de Julien Green, c'est à lui, Bernard Pivot, que la plupart des passants demanderaient des autographes. Même chose pour des membres remarquables de l'académie Goncourt, Michel Tournier ou François Nourissier, que la plupart des Français (et des Québécois) ne reconnaîtraient pas dans la rue.
On dit souvent que Bernard Pivot est le seul membre de l'académie Goncourt qui ne soit pas écrivain. C'est faux. Le célèbre animateur confie en effet avoir signé un livre de jeunesse, L'Amour en vogue, avant même d'être embauché au Figaro. Par la suite, il a choisi de se consacrer à la littérature écrite par les autres.
Ce qui ne l'empêche pas de signer des livres. Après avoir publié 100 mots à sauver dans la série «Les Dicos d'or de Bernard Pivot», où il s'intéressait aux mots disparus de l'usage courant, il travaille actuellement sur cent expressions de notre vocabulaire à sauver. «On ne dit plus que quelqu'un est soupe au lait, par exemple, parce qu'on ne fait plus de soupe au lait», dit-il. Il se défend pourtant d'avoir envers la langue une position conservatrice et fermée, affirmant apprécier la nouvelle expression «se prendre pour sa photo», par exemple, ou encore «être pété de thunes», qui, en argot, signifie avoir de l'argent.
Un de ses regrets, c'est de ne pas avoir invité beaucoup d'écrivains antillais ou africains sur le plateau de ses émissions littéraires, même s'il s'est un peu rattrapé dans le cadre de la récente émission Double je, qui portait sur des créateurs qui ont adopté le français alors que ce n'est pas leur langue maternelle.
Quand on lui sert quelques questions du questionnaire qu'il soumettait régulièrement aux invités de Bouillon de culture, il répond que son mot préféré est «aujourd'hui». «Je vis dans le présent, dit-il. Je suis un journaliste, je ne suis pas un historien. Et puis, j'aime "aujourd'hui" parce qu'il y a une apostrophe dedans.»
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

