La mesure du temps parcouru

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Martin Bilodeau
Édition du vendredi 16 novembre 2007

Mots clés : festival Image et Nation, Cinéma, Montréal

Quand le festival Image et Nation a débuté, il y a 20 ans, peu de cinéastes gay parlaient publiquement de leur sexualité. Encore moins de l'impact de leur orientation sexuelle dans le processus de création. Sur le sujet, les défunts Bob Fosse, John Schlesinger et autres George Cukor sont demeurés sinon complètement muets, du moins extrêmement discrets. Si bien qu'en dehors de son intérêt pour le cinéma au présent, le livre d'entretiens The View From Here, de Matthew Hays, permet de prendre la mesure du chemin parcouru au cours des dernières décennies.

Dans l'exercice de ses fonctions, notamment au Mirror et au Globe and Mail, le critique de cinéma montréalais est allé à la rencontre de 32 cinéastes gay. L'éventail va des évidences (Pedro Almodóvar, Gus Van Sant, Robert Lepage, John Cameron Mitchell) aux confidences (Gregg Araki, Rose Troche, Don Roos), des tâcherons dont le grand public ignore qu'ils sont homosexuels (Randall Kleiser, réalisateur de Grease et du Lagon bleu) aux mascottes de la culture gay inconnus en dehors de celle-ci (Wakefield Poole, Monika Treut). Sans oublier le tandem israélien Eytan Fox et Gal Uchovsky, dont le plus récent opus, The Bubble, était projeté hier soir en ouverture du festival.

De ses tête-à-tête avec eux, Hays a rapporté des témoignages francs, vivants, parfois anecdotiques, souvent instructifs, sur le métier et sur la place qu'occupent les cinéastes gay dans une sphère cinéma dominée par l'économie et donc, par nature, hostile à tout ce qui s'éloigne du mainstream. Sur cette question, Bill Condon (Dreamgirls, Gods and Monsters) nuance toutefois: «À Hollywood, je me sens comme un outsider, mais je ne crois pas que ça ait à voir avec ma sexualité. [...] Dans la culture des studios, je me sens à part parce que je n'arrive pas à me mettre en phase avec les films qu'ils veulent produire et le public qu'ils visent.» En d'autres mots, l'orientation sexuelle de Bill Condon ne fait sourciller personne en coulisse, mais ses intérêts personnels, en matière de sujets, sont a priori moins convaincants, d'un point de vue économique, que ceux de Steven Spielberg.

Alors que le concept de film gay fait frémir les Européens, hostiles aux étiquettes et aux catégorisations, les Anglo-Saxons se gargarisent aux «gender studies», «queer identity studies», «sexual politics» et autres labels qui cloisonnent les départements de littérature et de cinéma des universités nord-américaines. Matthew Hays, qui a étudié (et enseigne désormais) le cinéma à l'université Concordia, est issu de cette culture. Il pourrait vous déterrer un sous-texte féministe dans Transformers, des symboles homo-érotiques dans Ratatouille. Ses questions aux cinéastes, déclinées en mode conversationnel et avec beaucoup d'adresse, nous ramènent invariablement au même dilemme identitaire: êtes-vous un gay qui fait du cinéma ou êtes-vous un cinéaste gay? Une nuance importante chez les Anglo-Saxons qui, visiblement, laisse Robert Lepage interdit. Au cinéma, le militantisme gay, pour lui comme pour Léa Pool (seule autre francophone interviewée), est chose du passé. Mais les deux s'intéressent à l'identité, la cinéaste d'Anne Trister et À corps perdu, immigrante née en Suisse d'un père juif, encore plus que son confrère. «En Suisse, ma double culture n'a jamais été matière à discussion. Mais d'être ici au Québec [elle est arrivée à 25 ans, en 1975], sachant que mon père est sans pays, l'enjeu est devenu très important à mes yeux.» L'éclairant entretien que Hays a eu avec elle donne envie de revoir tous ses films.

Si Lepage et Pool rejettent l'étiquette de cinéaste gay, ils ne sont pas les seuls. On peut même s'étonner que Gregg Araki (The Living End, Mysterious Skin), un des cinéastes les plus intéressants de sa génération, s'y oppose aussi violemment: «Les étiquettes sont conçues afin de diviser les choses et les gens en catégories, de tout classer dans de petits casiers. Pourquoi cette ségrégation compulsive, ce besoin de classer et de nommer proprement? Je ne vois pas le monde de cette façon», dit-il.

Le militantisme d'Araki passe par l'image, le cinéma, la sublimation. Celui de son confrère Don Roos passe par la parole, la prise de position, la déclaration. Si le jeu des entretiens était un concours d'amertume et de frustration, l'auteur du très réussi The Opposite of Sex (avec Christina Ricci en allumeuse qui séduit l'amant de son frère) remporterait la palme. «Je me demande comment Brokeback Mountain a pu se faire, déclare Don Roos. Le film va certainement nous faire plus de tort que de bien parce qu'on va s'en servir comme d'un exemple de l'ouverture des studios et de l'évolution des moeurs. Mais croyez-moi, sur la ligne de front, les choses n'ont pas évolué. Elles sont même pires qu'avant. Il est plus difficile aujourd'hui d'introduire un personnage gay dans une histoire que ça l'était il y a dix ans quand j'ai fait The Opposite of Sex.» Nul doute que Matthew Hays suivra attentivement ce dossier.

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Collaborateur du Devoir

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- The View From Here, de Matthew Hays, Éd. Arsenal.


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