Opinion

Doit-on en finir avec l'indépendance?

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Daniel Jacques, Directeur de la revue Argument. Ce texte est extrait d'un essai paru dans un numéro d'Argument.

Édition du jeudi 15 novembre 2007

Mots clés : indépendance, Référendum, Souveraineté, Québec (province)

Doit-on en finir avec l'indépendance? Telle est la question qui s'impose à nous aujourd'hui et à laquelle nous avons le devoir de nous attaquer. En abordant un tel sujet, il faut d'abord reconnaître, après deux référendums successifs sur la souveraineté, l'existence de ce que je nommerais, en reprenant certains termes de l'équation formulée par Aquin, la fatigue politique du Québec français.

J'estime, pour ma part, que cette faiblesse constitue un indice précieux de notre condition actuelle et que l'interprétation de ce phénomène récurrent ouvre la voie à une compréhension plus juste de notre situation historique. Davantage, c'est cette réalité, que nous avons peine à accepter, voire à formuler, qui explique les louvoiements si nombreux de nos politiques depuis plus de 40 ans, eux qui n'ont jamais pu envisager sérieusement de s'engager sur la voie d'une véritable révolution nationale, faute du soutien populaire nécessaire. C'est d'ailleurs cette même inaptitude à la grande politique qui permet de comprendre les oscillations périodiques des partis souverainistes et autonomistes entre les tentations divergentes et inconciliables, en définitive, du bon gouvernement provincial et de la rupture finale du lien fédéral.

Prenant acte du caractère toujours plus improbable de la réalisation de l'indépendance du Québec, il nous faut mesurer les coûts et les profits que pourrait entraîner la résolution de persister malgré tout dans la poursuite de ce rêve. Une politique ayant pour finalité la souveraineté du Québec, quand bien même celle-ci ne se réaliserait jamais, comporte certains avantages stratégiques considérables.

Quelques périls

En revanche, la poursuite de l'idéal d'indépendance peut aussi avoir de nombreuses conséquences néfastes sur ce que nous pourrions appeler métaphoriquement la santé de notre corps politique. Il me semble en effet que le maintien du Québec dans la Confédération canadienne, alors même qu'une grande partie de ses citoyens demeurent attachés au projet de la souveraineté, comporte à tout le moins trois périls majeurs. Notre ambivalence politique pourrait contribuer à nourrir parmi nous la mauvaise foi, le mépris de soi et le déni du réel.

Commençons cet inventaire des effets néfastes de notre ambivalence par l'examen de la mauvaise foi, sans doute la conséquence proprement politique la plus manifeste. La démocratie, du moins dans sa représentation idéale, est de tous les régimes politiques celui qui exige la plus grande participation des citoyens. Cette participation à la définition de la vie commune, un des éléments de la conception classique de la liberté politique, ne saurait avoir lieu s'il n'existe pas une certaine confiance mutuelle entre les individus qui composent la nation.

En d'autres termes, un régime démocratique présuppose un engagement entre des partenaires qui ont une égale loyauté envers l'autorité qu'ils instituent de par leur rassemblement. Que je sache, la duplicité -- résultant ici du fait que nous avons deux têtes politiques -- n'a jamais favorisé la bonne foi nécessaire au fonctionnement de nos institutions politiques.

Du reste, le fait qu'une partie considérable de nos concitoyens ne se reconnaissent pas dans l'État fédéral pose déjà un grave problème en matière d'allégeance politique. Mais plus encore, ce qui doit nous inquiéter, c'est le fait que la conduite de notre politique instille dans l'espace canadien, qui demeure à ce jour le nôtre, une défiance mutuelle puisqu'il est difficile de mesurer la bonne foi de citoyens qui s'estiment étrangers à l'État qui les gouverne et surtout de leurs représentants qui se comportent comme des exilés dans leur propre pays. Nos politiques souverainistes, ou encore autonomistes, sont ainsi tenus de faire un usage stratégique de l'idéal d'indépendance, sans même croire à sa réalisation éventuelle ni même la souhaiter sincèrement, ce qui les conduit à terme à introduire une forme insidieuse de cynisme dans notre vie politique.

Mépris de soi

Le mépris de soi est une des conséquences néfastes induites par notre ambivalence. Cette configuration particulière du mépris nous est familière depuis longtemps et a joué un rôle déterminant dans l'évolution de notre sensibilité politique. Il est périlleux de maintenir à l'horizon d'espérance de la conscience d'un nombre considérable de citoyens un idéal dont la réalisation risque de devenir toujours plus improbable.

Pour ceux-là, en effet, qui conservent à l'esprit cette mesure de notre existence collective, le risque paraît grand qu'ils en viennent à se juger très sévèrement à l'aune d'un tel projet. Il se pourrait ainsi qu'ils soient conduits à se mépriser eux-mêmes pour ne pas avoir su accomplir l'objet de leur espérance. Par un malheureux retour de l'histoire, sous les échecs répétés, les référendums perdus, celui qui a choisi, par idéalisme, d'orienter sa volonté en direction de la plénitude de notre être collectif en vient lui-même à se désintéresser du sort de ses semblables, à s'abandonner à l'individualisme régnant, voire à s'interroger ouvertement sur les raisons de préserver une telle culture de l'échec.

Certaines oeuvres du cinéaste Denys Arcand, pour ne citer que lui -- pensons par exemple au documentaire Le Confort et l'Indifférence ou encore au Déclin de l'empire américain --, illustrent parfaitement le risque que comporte un tel idéalisme.

Un rêve qui mène à l'échec

Enfin, il existe un dernier péril découlant de notre ambivalence, c'est-à-dire de l'indétermination de notre vouloir et de notre difficulté à choisir le pays auquel notre loyauté doit s'attacher. Le fait de poursuivre la réalisation d'un rêve que nous savons sourdement menacé d'échec -- à tout le moins toujours plus improbable dans ce Québec qui n'est plus celui chanté autrefois par Leclerc et Vigneault mais celui mis en scène par Lepage et par le Cirque -- peut nous conduire, à terme, à vivre dans le déni de la réalité, préférant la poursuite de l'idéal, si nécessaire dans l'échec, à la lourde réalité de ce monde changeant et désormais voué à la réalisation d'autres projets.

Nous pouvons bien avoir un musée national, une capitale nationale et bientôt, si le parti souverainiste reprend le pouvoir, une constitution nationale, il demeure que nous n'avons pas de pays au sens proprement politique et que nous résidons toujours dans une province.

Le danger ultime de l'ambivalence, à tout le moins pour ceux qui ont choisi de vivre résolument dans l'espérance du grand soir, est de nous confiner dans le rêve, à distance de la réalité de ce pays qui se construit ailleurs, dans un état que certains psychiatres décriraient comme une séparation névrotique entre l'imaginaire et le réel. Ce n'est pas bien sûr le vocabulaire qui est le nôtre, mais il permet d'envisager l'étendue du malaise que recouvre un tel déni de notre inscription dans l'espace politique canadien au nom d'un projet inlassablement différé. Les réélections du Bloc québécois à Ottawa témoignent de cette schizophrénie collective qui nous conduit à fuir la vérité effective de ce pays qui demeure, quoi qu'on en pense, le nôtre et à nous situer, de nouveau, à la marge du pouvoir.

Fin de l'idéalisme

Que faire dans ces circonstances? Nul doute que plusieurs parmi nous préféreront s'en tenir, par idéalisme, à la poursuite acharnée de notre rêve d'indépendance politique, c'est-à-dire de ce qui serait, dans l'absolu, le mieux pour nous-mêmes. Je ne saurais entièrement leur reprocher cette décision aventureuse puisque je partage le même désir de plénitude et la même conviction politique. Il s'agirait alors de vivre dans l'attente d'improbables événements qui nous apporteraient la victoire tant souhaitée.

Nous pourrions ainsi attendre patiemment que le Canada tout entier s'enfarge sur lui-même, à l'occasion par exemple de nouvelles négociations constitutionnelles, qui conduiraient alors à un improbable regain d'intérêt pour la souveraineté. Il faut toutefois remarquer, dans ce scénario incertain, que notre libération nationale résulterait non pas d'une grande vertu politique mais de petites maladresses accumulées, ce qui constituerait, avouons-le, une bien modeste apothéose pour le peuple québécois. Les plus cyniques parmi les souverainistes diront à ce sujet que les moyens importent peu et que seul le résultat compte.

D'autres, au contraire, choisiront peut-être, non sans réticence, de prendre acte du caractère toujours plus improbable de la réalisation de l'indépendance du Québec. Par souci pour les leurs, ils jugeront qu'il nous appartient non seulement de définir l'idéal pour notre peuple mais aussi d'examiner les néfastes conséquences qui pourraient résulter de sa recherche dans ce contexte caractérisé par la fatigue politique des francophones de la province de Québec.

Canada français renouvelé

Il conviendrait alors de se demander s'il est sage de poursuivre une politique souverainiste, si cela demeure vraiment le meilleur pour nous-mêmes, compte tenu de ce que nous sommes devenus au fil de l'histoire. Ceux-là, peut-être, envisageront que le temps est venu pour nous, pour les francophones du Québec et pour tous ceux qui se sont liés à leur destin, d'amorcer un retour raisonnable et raisonné au Canada français dans le cadre d'une politique de reconnaissance mutuelle, voire d'un projet d'autonomie provinciale qui, notons-le au passage, conserverait sans doute certaines traces de nos duplicités habituelles.

À la vérité, un tel retour éventuel de tous les Québécois au sein d'un Canada français renouvelé ne constituera jamais une sortie complète et définitive de notre ambivalence historique.


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