Un procureur spécial
Mots clés : Brian Mulroney, Karlheinz Schreiber, Gouvernement, Justice, Canada (Pays)
En novembre 2003, trois jours après que William Kaplan eut révélé dans le Globe and Mail que Karlheinz Schreiber avait effectué des paiements en espèces de 300 000 $ à Brian Mulroney, j'avais rencontré Stephen Harper à Victoria. Avant même de s'asseoir, M. Harper m'avait demandé ce qu'il devait dire à propos de mon ancien patron.
Au départ, c'est le National Post qui avait obtenu en exclusivité l'histoire des paiements. Mais ce quotidien a tout simplement décidé de ne pas la publier. Par la suite, la plupart des autres quotidiens de la chaîne CanWest ont emboîté le pas et décidé de ne pas tenir compte du livre de M. Kaplan. Au Québec, l'ancien premier ministre s'était rapidement fait accorder le bénéfice du doute par ses amis influents, dont certains étaient aux commandes d'une grande partie des médias.
À Ottawa, les journalistes ont tout fait pour ne pas parler de ces révélations qui, après tout, étaient plutôt gênantes. M. Kaplan n'avait-il pas écrit qu'ils avaient tous été dupés par le gouvernement Chrétien lorsque celui-ci avait versé 2,1 millions de dollars pour mettre un terme à la poursuite en diffamation de M. Mulroney? Quant à M. Kaplan, il a été parfaitement ignoré par le réseau public, lui qui, normalement, accorde toujours des entrevues aux auteurs canadiens. On peut penser que sa sympathie déplacée pour la deuxième cible de son livre, la journaliste Stevie Cameron -- qui, au final, s'est avérée être une informatrice secrète de la GRC --, y soit pour quelque chose...
Sachant cela, comment se fait-il que cette histoire préoccupante ait pu resurgir il y a quelques semaines? Cela est en partie attribuable aux nouvelles révélations et allégations que nous devons aux habiles journalistes et aux courageux décideurs du Globe and Mail et de la CBC. Plus important encore, les libéraux, qui sont restés muets sur cette affaire pendant quatre ans, y voient aujourd'hui une occasion en or d'associer M. Harper à M. Mulroney, dont il est proche depuis quelques années.
Comme chroniqueur, je ne regrette pas de ne pas avoir averti M. Harper des difficultés potentielles que pourrait occasionner un tel rapprochement. Cependant, je regrette de ne pas lui avoir rappelé la chronique que j'avais écrite à propos d'Airbus une fois réglée la poursuite de M. Mulroney. Dans cette chronique, je plaidais en faveur du système de la Colombie-Britannique, qui permet au gouvernement de nommer des procureurs spéciaux pour faire enquête dans les affaires auxquelles des politiciens sont mêlés.
Chez nous, en Colombie-Britannique, deux premiers ministres ont été inculpés dans les années 90. Un troisième a fait l'objet d'une enquête, mais le procureur spécial a finalement recommandé l'abandon des poursuites. Et ce n'est pas parce que nos politiciens sont plus corrompus que ceux d'Ottawa. Dans ces trois cas, la sélection d'un avocat de l'extérieur par un fonctionnaire de carrière, le sous-ministre adjoint de la Justice, a permis de faire en sorte que le processus de justice soit dépolitisé.
Dans la campagne électorale de 2005, M. Harper s'était engagé à créer une telle fonction. Malheureusement, son gouvernement a adopté une version imparfaite de ce projet. L'affaire Airbus a été politisée dès le début, dans les années 90. Et elle continuera vraisemblablement à l'être.
Au lieu d'un procureur spécial, c'est le gouvernement Harper qui a choisi la tierce partie qui passera en revue la plus récente déclaration assermentée de M. Schreiber. Ce sera cette même personne qui rédigera le mandat d'enquête publique. Le commissaire de la GRC qui a annoncé l'ouverture d'une enquête sur les révélations de M. Schreiber a été nommé par M. Harper. Dans le passé, il a servi comme chef de cabinet de Don Mazankowski, alors vice premier-ministre sous Brian Mulroney. Le ministre de la Justice, qui déterminera si M. Schreiber sera extradé en Allemagne, a été élu député conservateur sous M. Mulroney.
Rappelons que 20 millions de dollars ont été versés en commission pour la vente des avions Airbus à Air Canada. La moitié de cette somme a été distribuée au Canada, et il serait pertinent de savoir où l'autre moitié a disparu.
En quatre ans, M. Mulroney a eu amplement le temps de se justifier auprès des Canadiens. En l'absence d'explications, la nomination d'un procureur spécial reste la meilleure ligne de conduite. Et pour cause: une enquête juridique risquerait de se solder par un long et coûteux processus qui pourrait facilement s'embourber dans des poursuites judiciaires sans fin, surtout si M. Mulroney décide de forcer les journalistes à témoigner.
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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.
nspector@globeandmail.ca
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