Avons-nous les moyens d'un réseau privé?

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Normand Thériault
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 novembre 2007

Mots clés : public, privé, Hôpital, santé, Québec (province)

Le Québec à l'heure de la cohabitation

En France, pays de la démocratie citoyenne, certains soins de qualité ne sont souvent possibles que lorsque le patient accepte de débourser une somme supplémentaire pour obtenir de bons services, aidé qu'il l'est alors par une assurance souscrite par lui-même ou son employeur.

Photo: Agence France-Presse

Les experts sont catégoriques: le réseau public de la santé est plus «économique» que tout réseau privé. Qu'à cela ne tienne, il faut s'accommoder de la loi: la Charte canadienne des droits impose une universelle accessibilité aux soins, tant pour les patients que pour les traitants. Le Québec voit ainsi surgir sur le territoire cliniques privées et agences diverses. Un nouveau réseau de la santé se met en place.

Si la Révolution tranquille a marqué l'histoire du Québec, c'est souvent dû au fait qu'elle «nationalisait», pourrait-on dire, tout ce qu'elle pouvait trouver, afin que le Québec devienne un État moderne.

Finie, donc, la timide électrification rurale, et place à Hydro-Québec. Aboli, aussi, le contrôle par le clergé des institutions chargées de l'enseignement supérieur, et bienvenue aux collèges d'enseignement général et professionnel, les célèbres cégeps québécois, et à un nouveau réseau universitaire, l'UQ, une université du Québec aux établissements semés au fil des ans sur tout le territoire. En santé, à leur grand dam, les communautés religieuses se voient ainsi retirer la «propriété» des divers hôpitaux et autres centres de santé, et les conseils d'administration deviennent les nouvelles instances décisionnelles.

À l'époque, et longtemps après, même aujourd'hui encore, il s'en trouve plus d'un et plus d'une pour dire combien «c'était mieux avant», au temps où les bonnes soeurs étaient responsables des soins et de la présence auprès des malades. Il est heureux, toutefois, que cette étatisation ait eu lieu, car, comme le souligne un cardinal actuellement en poste, le système religieux souffre en ce début de troisième millénaire d'un grand manque d'effectifs. Les pères de cette révolution québécoise étaient-ils donc des prophètes?

Une pierre dans le jardin

La nouvelle stratégie québécoise en santé ne sera pas un geste isolé. Depuis des décennies, des campagnes électorales se font au Canada sur l'air du «les soins de santé doivent être universellement accessibles», tout «surplus» fédéral devant être versé aux province. Tout cela souvent assorti d'une seule condition: que tout citoyen et citoyenne soit traité équitablement, indépendamment de sa capacité ou non de payer les soins dont il a besoin.

Du moins cela était. Un gouvernement conservateur est maintenant en place à Ottawa, gouvernement dont le modèle est plus d'une fois copié sur celui de son «frère» qui dirige au sud les destinées américaines. Et la grande entreprise proclame partout que là où il y a une potentielle source de profits, il y a un droit d'accès universel au secteur privé. Et, comme les jugements le proclament, si un individu a les moyens de se faire soigner, on ne peut lui refuser la possibilité de le faire. On doit donc lui proposer des services en conséquence.

Au Québec est donc tombé, comme une pierre dans le jardin du réseau, le jugement identifié au docteur Chaoulli qui impose une cohabitation du public et du privé. Et que le ministre Couillard soit ou non d'accord, il fallait en prendre acte, les États n'étant pas au-dessus des lois. D'où la loi 33, un geste trouvé trop timide pour tous ceux qui veulent ouvrir, là où c'est rentable, cliniques et autres centres de santé, avec possibilité d'un accès au réseau public, lorsque des instruments sophistiqués sont trop onéreux en termes de rentabilisation.

Avantages divers

Pourtant, les experts sont d'accord là-dessus: le réseau privé est plus onéreux. Mais qui a les moyens ne se soucie pas d'un tel détail: A-t-il un bobo, un souci quelconque, désire-t-il une opération ou un traitement rapide? Il est en mesure de payer, et peu lui chaut de faire figure de resquilleur.

Et un certain réseau public voit aussi des avantages à cette nouvelle cohabitation. Comme le signale Jacques Lacoste, président de l'Association des préposées et préposés aux bénéficiaires du Québec, «c'est rendu que les établissements de santé préfèrent passer par des agences, plutôt que d'avoir leurs propres employés, parce qu'ils n'ont pas d'avantages sociaux à payer ni de primes de fin de semaine ou de nuit». Et faire des économies quand on gère un réseau et des établissements dont le manque de revenus est une plaie constante, cela est toujours bienvenu.

Aussi, même si le réseau privé ne compte qu'une petite centaine de médecins à sa solde et que les infirmières qui le rejoignent sont en forte minorité parmi les 69 765 qui exercent au Québec, constamment il est fait écho aux avantages d'une telle pratique. L'infirmière peut le soir venu s'occuper en toute quiétude sa petite famille et le médecin spécialiste peut ainsi se donner une vie idéale, le temps de loisir et l'argent étant au rendez-vous.

À quel prix?

Et la privatisation en séduit plus d'un. A-t-elle eu lieu qu'il est impensable de concevoir qu'aient cours dans des établissements les scandales relevés dans des lieux pourtant entièrement syndiqués. Et les exemples pris ailleurs, en France, notamment, pays de la démocratie citoyenne, démontrent que des soins de qualité ne sont souvent possibles que lorsque le patient accepte de débourser une somme supplémentaire pour obtenir de bons services, aidé qu'il l'est alors par une assurance souscrite par lui-même ou son employeur.

En contrepartie, il se trouve des Michael Moore pour dénoncer ce qui se passe en leur pays: aux États-Unis, quand on est pauvre et qu'on a besoin de soins de longue durée et de médicaments à l'avenant, la faillite, voire la mort, nous guette. Le coût des soins de santé per capita a beau y être presque trois fois supérieur à ce qu'il est ici (ou en France), rien n'empêche que le système fonctionne mal et que nul n'a de paix d'esprit, à moins de se ruiner en frais d'assurances.

Jusqu'à ce jour, l'État québécois, malgré son manque avoué de moyens financiers, résiste à une privatisation il est vrai peu rentable sur le plan électoral. Mais jusques à quand?: Usque tandem..., comme dirait le ministre.


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