Prix Albert-Tessier - L'oeil de la caméra

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Odile Tremblay
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 novembre 2007

Mots clés : Pierre Mignot, Prix Albert-Tessier, Cinéma, Prix, Québec (province)

Pierre Mignot est un réalisateur, mais surtout un directeur photo dont le parcours épouse un large pan de l'aventure cinématographique du Québec, et aussi des États-Unis, lui qui a longtemps été l'œil des films de Robert Altman.

En se tirant un peu dans le pied, Pierre Mignot conseille aux jeunes réalisateurs de travailler avec des directeurs photo de leur génération. «Ils ont intérêt à créer leurs propres équipes, comme nous l'avons fait avant eux.» N'empêche que les cinéastes de la nouvelle mouvance pourraient profiter d'abord de l'immense expérience de Mignot, quitte à se tourner ensuite vers leurs contemporains... Cet homme de la caméra n'a-t-il pas reçu cette semaine le prix Albert-Tessier?

Réalisateur, soit (on lui doit le documentaire Sous le vent ainsi que les fictions Les Amazones et Blue la magnifique). Directeur photo avant tout, il a un parcours qui épouse un large pan de l'aventure cinématographique du Québec, mais aussi des États-Unis, lui qui a longtemps été l'oeil des films de Robert Altman, disparu l'an dernier. «Mon second père», comme il l'appelle, son mentor aussi. «Altman avait la même attitude avec le président d'un grand studio et le dernier garçon de course, précise Mignot. Il m'a transmis ce respect.»

Le jury du prix Albert-Tessier ouvre donc ses portes à la dimension technique en le couronnant cette année. Mignot, qui se définit comme un homme du court terme, avoue n'avoir guère la patience de bûcher des années sur un seul film. Il préfère, réflexion faite, laisser la réalisation aux autres.

Sa marque de commerce: la souplesse. Il nous met au défi de trouver sa marque lorsqu'il tient la caméra.

À ses yeux, le travail du directeur photo doit épouser celui du cinéaste, sans s'y superposer. «Je suis au service des films», dit-il. Entre les images de C.R.A.Z.Y., de Surviving my Mother, d'Un dimanche à Kigali, de Ma vie en CinémaScope, pour ne citer que des films assez récents, aucun lien évident. L'invisibilité de sa signature lui plaît.

Mignot est arrivé au cinéma québécois après la première vague. Brault, Groulx et Jutra avaient déjà défriché le terrain quand il s'est pointé dans le paysage.

Son nom est étroitement associé à ceux de Jean Beaudin (J. A. Martin, photographe, Cordélia, Mario, etc), Léa Pool (Anne Trister, À corps perdu, etc.), Robert Favreau (Trois femmes, un amour, Un dimanche à Kigali, etc.), Robert Ménard (L'Homme de rêve, Amoureux fou, Cruising Bar, etc.). Mais aussi à celui du Canadien Roger Spottiswoode (pour des films de télé: Hiroshima, Icebound, etc.).

Son travail auprès du géant américain Robert Altman (une collaboration sur dix films) lui valut entre autres de signer des images dont il se dit particulièrement fier, celles de Come Back to the Five and Dime Jimmy Dean, Jimmy Dean.

Il aligne d'autres films préférés à sa feuille de route: J. A. Martin, photographe et Mario, de Jean Beaudin, À corps perdu, de Léa Pool.

L'enfant d'une vocation

Pierre Mignot est né en 1944 dans la Petite Italie de l'après-guerre, élevé à l'angle Beaubien et Saint-Laurent. «Je viens d'un milieu modeste», dit-il. Il est aussi l'enfant d'une vocation fulgurante. «Un jour, un ami m'a emmené voir son frère qui développait des photos en chambre noire. Je me suis dit: "Voilà ce que je veux faire".» Deux étés de «jobines» pour s'offrir son premier appareil, puis des débuts précoces comme photographe, avec l'inévitable tournée des mariages et des bébés à croquer.

À 21 ans, il devient assistant monteur de Michel Brault pour Entre la mer et l'eau douce, après être allé lui offrir ses services. Puis, il travaille comme technicien chez Delta Films, ensuite à Radio-Canada, mais c'est le cinéma qui l'intéresse. L'année de l'Expo, il postule à l'Office national du film. Suivront douze années à l'Office, en un temps où l'organisme constitue une véritable école de maîtres à apprentis. D'abord comme assistant cameraman, puis comme directeur photo.

Ses vraies leçons de cinéma, il affirme les avoir surtout puisées aux côtés de Bernard Gosselin. Il l'avait assisté à la caméra en 1970 dans César et son canot. «Cinquante-six minutes, et pas un plan de trop. Il m'a enseigné l'importance des gens, du geste à capter. J'ai appris qu'un bon cameraman de documentaire, c'est quelqu'un qui sait écouter.»

Le public a reconnu Pierre Mignot surtout en 1977, à travers son travail pour J. A. Martin, photographe, de Jean Beaudin. Merveilleux film qui valut à Monique Mercure le prix d'interprétation féminine à Cannes, ex-aequo avec Shelley Duvall pour le film 3 Women, d'Altman, ce même Altman dont Mignot s'était inspiré pour l'esthétique du film de Beaudin.

De grandes stars

Ce dernier avait vu J. A. Martin, photographe, et quand les hasards d'une coproduction ont conduit le cinéaste de Nashville au Québec, en quête d'un directeur photo, il a vu le nom de Pierre Mignot, dont il avait admiré le travail. Il refusa d'en rencontrer d'autres et l'adopta. «J'ai pu mettre en pratique avec Altman ce que j'avais appris avec Gosselin», dit-il.

Dix films avec lui, donc, la plupart ente 80 et 87, mais le dernier au milieu des années 90, Prêt-à-porter, sur l'univers de la mode à Paris. Une vraie galère. «À cause des ego énormes à ménager, des caprices de stars en mode surdimensionné. Le métier de directeur photo commande beaucoup de diplomatie: il faut parfois ménager le bon profil de l'une, faire des éclairages flatteurs.»

Mignot n'aime pas beaucoup la dynamique des grands studios. «La plus grosse production sur lequel j'ai travaillé, c'était The Sixth Day, de Roger Spottiswoode, avec Arnold Schwarzenneger. Mais, sur ce type de film, il y a trop de monde, trop de jeux de pouvoir. Je préfère le cinéma indépendant.»

Mignot, qui n'aime pas beaucoup voyager, se sentait loin de chez lui quand il suivait Altman. Il ne voyait pas son fils grandir. D'où ensuite sa prédilection pour les films tournés au Québec.

Il s'est quand même rendu au Rwanda en 2005 pour l'aventure d'Un dimanche à Kigali, de Robert Favreau, mais quand Roger Spottiswoode l'a approché un peu plus tard pour retourner au Rwanda tenir la caméra de J'ai serré la main du diable, adapté des mémoires du général Roméo Dallaire, il a décliné. «J'avais peur de refaire les mêmes images de barrages, de me répéter.»

État présent

Le numérique? Il n'a pas encore sauté dans ce train-là. L'image lui semble encore bien imparfaite. «Ça s'améliore à pas de géant, mais la pellicule est encore supérieure à la haute définition. Bientôt, la qualité du numérique sera vraiment au rendez-vous.» À la nouvelle vague de cinéastes, il trouve des qualités et des défauts: «Certains tournent trop rapidement, en prévoyant retravailler l'image en postproduction. Le numérique invite à ça. Parfois, l'image en souffre, le cadrage aussi, mais cette révolution permet d'inclure des effets spéciaux et de jouer avec la technique. Beaucoup de ces nouveaux cinéastes viennent du vidéoclip, de la pub. Ils possèdent une autre vision de l'image que la nôtre, collée à leur temps. Ça joue sur le rythme.» Ça lui paraît quand même parfois excessif de faire quatre plans pour filmer un homme qui s'assoit. L'esthétique clip n'est pas la sienne. «Dans Le Parrain, Al Pacino était simplement capté de dos en train de s'asseoir et on sentait toute la lourdeur, la tension de son personnage.»

Le directeur photo a toujours des projets en route: une comédie avec Robert Ménard, Le Bonheur de Pierre, coproduction France-Québec donnant la vedette à Pierre Richard. Aussi l'adaptation du livre Une belle mort, de Gil Courtemanche, par Léa Pool.

Un des rêves de Mignot, jamais exaucé et on s'en étonne, c'est de filmer en noir et blanc. «Il laisse place davantage à l'imagination et à l'essentiel que la couleur», estime-t-il, songeant aux plans si parfaits d'Orson Welles en un âge d'or mythique, dont l'ombre flotte encore sur un septième art qui se réinvente sans toujours égaler nécessairement les exploits de ses beaux jours.


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