Opinion
Libre-Opinion: BAnQ ne prend pas les mauvais conseils
Mots clés : Google, BAnQ, Bibliothèque et archives, Montréal, Québec (province)
Sur les conseils de sa maman qu'il cite à répétition (Le Devoir, 2 novembre 2007, «La BNQ à l'ère de Google»), un professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal nous reproche de ne pas nous joindre aux quelques bibliothèques universitaires et patrimoniales qui ont accepté de confier la numérisation de leurs livres anciens au géant américain Google. Guy Laflèche a tout faux en ces matières qui ne sont visiblement pas les siennes; j'invite ici sa maman à lui donner de nouveaux et plus judicieux conseils.
Sa maman aurait pu aussi lui dire de se méfier des inconnus, ce que Google est pour lui. Le roman qu'il raconte aux lecteurs du Devoir à propos de la générosité du moteur de recherche américain mérite le prix du conte de fées. Google, dit-il sommairement, numérise gratuitement tous les livres des bibliothèques participantes et pousse la générosité jusqu'à leur permettre de mettre en ligne sur leur propre site les fichiers ainsi «scannés» (le terme anglais est de lui).
Que dirait-on si le Musée national des beaux-arts du Québec, dépositaire de nos richesses artistiques nationales, annonçait demain qu'il vient de remettre les droits exclusifs de diffusion et d'utilisation de ses collections à une société privée américaine et qu'il n'est désormais autorisé qu'à les exposer en ses murs? C'est exactement ce que M. Laflèche nous propose en ignorant tout des règles qu'impose Google.
Les fichiers numérisés demeurent en effet la propriété du moteur américain, qui exige d'en devenir l'unique diffuseur commercial, d'en bloquer l'accès à d'autres moteurs de recherche et d'ériger diverses barrières à la circulation des fichiers, qui sont pourtant des biens collectifs. C'est pourquoi, parmi les centaines de bibliothèques nationales du monde, une seule, en Catalogne, a curieusement accepté de remettre ainsi à un acteur privé la propriété virtuelle de collections qui sont des patrimoines nationaux rassemblés au cours des siècles par des fonds publics. La diffusion virtuelle de ces collections est certes l'avenir, il est impensable d'en remettre la propriété à une firme commerciale qui imposerait ses règles à l'entrée. La maman de M. Laflèche aurait dû lui conseiller également de bien examiner les bonbons que lui proposent des inconnus: il leur arrive d'être empoisonnés.
Elle aurait pu aussi lui prescrire de bien choisir ses petits copains. Tout en nous mettant en cause, le professeur s'en prend surtout à ce qu'il appelle «le clan rétrograde de la République française», envers lequel il n'a pas de mots assez violents pour dénoncer ce qu'il présente comme une croisade solitaire contre le richissime Google qu'il rêve tant de fréquenter. Or, plus tôt cette année, certaines des plus grandes bibliothèques et institutions américaines -- Boston Public Library, Smithsonian Institution et un consortium de 19 prestigieuses bibliothèques universitaires et de recherche de la Nouvelle-Angleterre -- ont annoncé qu'elles refusaient l'offre de Google et qu'elles exploraient ensemble des solutions coopératives sans restrictions d'accès, comme celle qu'offre Open Content Alliance, quitte à payer pour numériser leurs fichiers.
Après avoir brièvement flirté avec Google, la très prestigieuse Bibliothèque du Congrès, la plus importante bibliothèque nationale du monde, vient de lancer un projet alternatif avec l'UNESCO, auquel participent d'autres grandes bibliothèques nationales et la célèbre bibliothèque d'Alexandrie. Cela fait bien du monde, hors l'Hexagone, à adopter ce que M. Laflèche appelle un «discours paranoïaque» ou encore «patriotard et chauvin, clairement anti-états-unien et proche du racisme», excusez du peu. Sa maman aurait vraiment dû exiger qu'il apprenne ses leçons avant de tenter de les enseigner.
Nous sommes donc de ce «clan» très large, non seulement européen mais nord-américain et états-unien, plus divers désormais que celui de Google. Les collections de BAnQ, comme semble aussi l'ignorer notre imprécateur, ce ne sont pas que des livres. Ce sont entre autres des journaux et des périodiques, des cartes et des plans, des archives historiques et littéraires, des enregistrements sonores, des manuscrits, des films, un immense tout cohérent qui se présente et se présentera virtuellement dans son entièreté et sa continuité.
Nous n'avons aucune raison d'en extraire les livres pour en confier la présentation à autrui. Nous avons déjà numérisé des millions de fichiers, ils sont disponibles sur notre portail, fréquenté par des centaines de milliers de visiteurs chaque mois, et nous en numériserons encore des millions. Nous sommes parmi les fondateurs du Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques et nous y préparons, au Québec, le prototype du futur Portail commun. Avec Bibliothèque et Archives Canada, autre institution de renommée mondiale et autre résistante à Google, nous travaillons à une solution coopérative ouverte et totalement accessible aussi, plusieurs universités canadiennes sont partie prenante de ce développement. Et nous suivons de très près la Bibliothèque Europeana promue par la Bibliothèque nationale de France, qui comptera bientôt 100 000 ouvrages et non 12 000 comme le prétend M. Laflèche.
L'ignorance de ce professeur nous sidère. Mais sa crise antifrançaise, si furieuse qu'elle va jusqu'à l'expression scatologique, nous mystifie encore plus. Sa maman nous dira-t-elle de quelle profondeur surgit ce malaise? Ou devrons-nous conclure, devant une telle série de faux pas, que M. Laflèche a été mal élevé?

