L'Afghanistan torture encore, reconnaît Karzaï
Mots clés : Peter MacKay, Hamid Karzaï, torture, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)
Peter MacKay échappe à un attentat près de Kandahar
Ottawa -- La journée fut particulièrement mouvementée hier en Afghanistan. Pendant que le ministre canadien de la Défense, Peter MacKay, fuyait une attaque des talibans non loin de Kandahar, le président afghan Hamid Karzaï reconnaissait, à Kaboul, qu'il y a encore de la torture dans les prisons du pays. Un aveu qui a rebondi à Ottawa, où les partis d'opposition ont immédiatement réclamé que les talibans et autres criminels capturés par l'armée canadienne ne soient plus transférés dans les geôles afghanes.Même si Hamid Karzaï a qualifié les talibans de «tyrans sanguinaires», il a exhorté les policiers à plus de retenue. «Notre première tâche est d'éliminer ces tyrans, ces terroristes, mais lorsque nous capturons ces criminels, nous devons les traiter humainement. Je répète: on doit respecter les humains et agir selon les lois», a-t-il dit, avant de supplier les policiers de faire ce qu'il dit. «Promettez-moi qu'en tant que gardiens de la sécurité, vous allez faire tous les efforts pour que le peuple afghan n'ait pas peur de son gouvernement.»
À Ottawa, le gouvernement Harper est régulièrement accusé par les partis d'opposition et les groupes de défense des droits de la personne de violer la Convention de Genève en transférant des prisonniers aux autorités afghanes alors qu'il y a un risque de torture. Le Globe and Mail et La Presse ont récemment rapporté les propos de prisonniers qui soutiennent avoir été torturés par la National Directorate Security (les services secrets afghans) après avoir été capturés par les Forces canadiennes.
Aux Communes, le premier ministre Stephen Harper soutient depuis plusieurs semaines qu'il s'agit d'allégations sans fondement des talibans. «C'est dans la nature des talibans de faire de telles allégations. On ne doit pas assumer que toutes ces allégations sont vraies», a notamment affirmé Stephen Harper le 30 octobre dernier.
Ce printemps, plus précisément le 3 mai, Ottawa a néanmoins conclu une nouvelle entente avec le gouvernement afghan pour s'assurer que le Canada puisse visiter en tout temps les prisons où les personnes capturées par les Forces armées canadiennes sont transférées. Le ministère des Affaires étrangères soutient que 11 visites ont eu lieu depuis cette date, mais les fonctionnaires refusent depuis plus d'une semaine de révéler au Devoir les résultats des vérifications. Y avait-il de la torture? Les fonctionnaires canadiens ont-ils reçu des plaintes? Si oui, quelles suites y a-t-on données? Comme c'est de plus en plus souvent le cas, le secret est total. Encore hier, le ministère n'a pas donné suite à nos appels. Le ministre Maxime Bernier, de passage à Québec, a également refusé de répondre aux questions des journalistes.
Le gouvernement Harper devra toutefois se battre devant les tribunaux sur ce sujet délicat. Lundi, la Cour fédérale a accepté d'entendre la requête de la section canadienne d'Amnistie internationale et de la British Columbia Civil Liberties Association, deux organismes qui demandent l'arrêt des transferts de prisonniers aux autorités afghanes.
Même si les Communes font relâche cette semaine, les trois partis d'opposition à Ottawa ont vivement réagi aux propos du président Hamid Karzaï lorsque contactés par Le Devoir. Le Parti libéral du Canada, le Bloc québécois et le NPD ont demandé eux aussi que le Canada cesse ses transferts de prisonniers.
«Le gouvernement Harper a démontré son incompétence et son insensibilité à faire respecter la Convention de Genève, a dit le député libéral Denis Coderre. Si le président afghan lui-même avoue qu'il y a de la torture, on doit arrêter immédiatement le transfert des détenus. Ça prouve que la nouvelle entente signée en mai est impossible à appliquer.» Le député soutient qu'il faut «garder les prisonniers sur la base de l'OTAN, à Kandahar, tant que les risques de torture n'ont pas disparu.»
La députée néo-démocrate Dawn Black estime que les conservateurs doivent d'abord reconnaître le problème avant de penser à une solution. «Ensuite, on doit en parler avec les alliés de l'OTAN. Il n'y a pas que le Canada qui transfère des prisonniers aux autorités afghanes», dit-elle. La députée bloquiste Francine Lalonde ajoute que l'aveu d'Hamid Karzaï «confirme toutes nos craintes et nos revendications». «On savait qu'il y a de la torture, c'est documenté. Mais la déclaration de M. Karzaï a une importance. Il faut maintenant prendre des actions», dit-elle.
Peter MacKay attaqué
Le gouvernement canadien avait toutefois une autre urgence sur les bras hier, puisque le ministre de la Défense, Peter MacKay, a évité de justesse une attaque à la roquette alors qu'il visitait la base d'opérations avancée Wilson, dans le district agité de Zhari, près de Kandahar. Après la première détonation, les gardes de sécurité du ministre l'ont emmené à bord d'un véhicule blindé pour le protéger.
M. MacKay, qui n'a pas été blessé, a quitté le secteur dans un hélicoptère une demi-heure après le tir d'une seconde roquette. Cette deuxième détonation a toutefois blessé légèrement quatre soldats.
Peter MacKay visite l'Afghanistan pour la première fois depuis qu'il a été nommé ministre de la Défense, en août dernier. «Nous avons entendu l'explosion, a raconté le ministre. On nous a dit de nous jeter au sol. Nous l'avons fait. Tout s'est bien déroulé. Nous avons été emmenés à l'abri très rapidement. Les gens avec qui je voyage sont des professionnels aguerris.»
Le capitaine Stéphane Lefaut a reconnu qu'une attaque à la roquette sur la base pendant la visite d'un ministre est une chose inquiétante. «Chaque fois qu'on en entend une, ce n'est pas un bon signe, a-t-il noté. Ça signifie que l'ennemi a encore une liberté de mouvement. Mais nous voyons ça comme un geste désespéré parce que nous avons beaucoup restreint leur liberté de mouvement dans les deux ou trois derniers mois.»
Attentat au nord de Kaboul
Pendant que Peter MacKay quittait la base Wilson en catastrophe, un kamikaze ne ratait pas sa cible à Baghlan, au nord de Kaboul. Le premier bilan frôlait les 50, voire les 100 morts, mais le décompte final semble plus bas, selon l'Associated Press. Une trentaine de personnes auraient péri lorsqu'un kamikaze a fait exploser sa bombe devant une usine de sucre alors qu'une délégation de députés s'apprêtait à entrer dans le bâtiment.
Cinq élus ont trouvé la mort, dont un membre influent de l'Alliance du Nord, Sayed Mustafa Kazimi, également porte-parole du principal groupe d'opposition, le Front national. L'attentat a fait 81 blessés, dont certains gravement, et au moins 42 enfants venus accueillir la délégation.
Fait à noter, un porte-parole des talibans, Zabiullah Mujahid, a nié toute implication des fondamentalistes, chassés du pouvoir fin 2001. La province du Nord où s'est produit l'attentat est le théâtre de tensions entre le gouvernement, à dominante ethnique tadjik, et des militants du groupe Hezb-i-Islami, dont le chef, le Pachtoune Gulbuddin Hekmatyar, est considéré comme un allié d'Oussama ben Laden.
***
Avec la collaboration d'Hélène Buzzetti et d'Isabelle Porter
Avec La Presse canadienne, l'Agence France-Presse et l'Associated Press
Vos réactions
Un aveu lourd de conséquences - par Gabriel RACLE
Le mercredi 07 novembre 2007 15:00
Douce torture - par Gilles Bousquet
Le mercredi 07 novembre 2007 14:00
L'hypocrisie canadienne - par Jacques Léger
Le mercredi 07 novembre 2007 11:00
Échec de la guerre en Afghanistan - par Isabelle Lefebvre
Le mercredi 07 novembre 2007 07:00

