Huis clos sur la santé
Mots clés : privatisation, Claudette Carbonneau, santé, World Health Executive Forum, Québec (province)
À Saint-Sauveur comme à Montréal, la place du privé est débattue en privé...
Deux rencontres à huis clos, une même question lancinante: quelle impulsion faudra-t-il donner à notre système de santé surchargé pour lui redonner son souffle initial? À Saint-Sauveur, comme à Montréal, la réponse est venue de pair avec une remise en question du monopole public. Le mot privé était d'ailleurs sur plusieurs lèvres hier à l'ouverture de ces deux sommets. Une concertation qui a donné des sueurs froides à plusieurs organisations syndicales et communautaires, qui redoutent une marchandisation de la santé. L'an dernier, le premier «Davos de la santé» s'était déroulé dans la plus parfaite discrétion, permettant aux décideurs d'une quinzaine de pays de débattre de l'avenir sans être inquiétés le moins du monde. Le contraste était pour le moins frappant hier à Saint-Sauveur, alors que des centaines de manifestants se sont invités à l'ouverture de cette seconde édition, autrement plus médiatisée.Il faut dire que le coeur de l'organisateur de ce sommet, le World Health Executive Forum, penche clairement en faveur d'un apport accru du privé en santé. Dans le document soumis aux partenaires invités et mis au jour par La Presse, un sondage maison dressait la table en indiquant que «81 % des leaders politiques et des dirigeants de la santé croient qu'il est dans le meilleur intérêt de nos systèmes de santé d'avoir recours aux services du secteur privé». Cette prémisse n'a pas eu l'heur de plaire aux manifestants qui ont accusé les organisateurs de ce sommet sur invitation de vouloir leur passer en douce certaines réformes douloureuses.
La présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, a résumé le sentiment général en entrevue à la télévision de Radio-Canada. «C'est assez odieux de faire une telle activité alors que, ma foi, au coeur des enjeux qui concernent l'ensemble de la population, il y a l'avenir de notre système de santé. Faire ça à huis clos, loin des débats publics, loin des journalistes, ça démontre que ces gens-là ont quelque chose à cacher», a dit Mme Carbonneau avant de retourner à Montréal où elle était attendue à l'autre sommet de la semaine, celui-là organisé par le Collège des médecins du Québec, au Montefiore Club.
Aussi tenu à huis clos, mais rassemblant une bonne centaine d'intervenants de la santé -- y compris les syndicats et les groupes communautaires --, ce sommet entend susciter des débats de fond. D'où l'absence des médias et des politiciens à sa tribune. «Ça fait deux restrictions, c'est vrai. Mais ça permet aux gens de se dire le fond de leur pensée. Et laissez-moi vous dire que ça se parle et que les échanges sont vifs», a commenté hier son président-directeur général, le Dr Yves Lamontagne au sortir d'un avant-midi chargé.
L'exercice va d'ailleurs beaucoup plus loin que celui de Saint-Sauveur, réservé exclusivement à l'élite politique mondiale et à une poignée de grands décideurs et argentiers, a laissé entendre le Dr Lamontagne. «Le sommet de Saint-Sauveur, c'est pour les gouvernants sur la montagne alors qu'ici c'est pour les gens de la base, avec Lamontagne!», a blagué le p.-d.g du Collège, qui estime avoir trouvé la formule idéale pour délier les langues et susciter un vent de changement dans le réseau québécois de la santé.
Public ou privé?
À sa table, comme à Saint-Sauveur, c'est pourtant le privé qui a donné le la d'une première journée de réflexion axée en théorie sur l'organisation des soins. En guise d'ouverture, le Collège avait en effet invité le Dr Michael Hildebran, celui-là même qui avait offert de traiter les patients québécois nécessitant une radiothérapie à son hôpital privé de Plattsburgh, de 1999 à 2002. «M. Hildebran a franchement posé la question: est-ce que le meilleur des deux mondes ne serait pas un équilibre entre les deux [systèmes: public et privé]? Peut-être. [...] Je ne vous cacherai pas que j'ai moi-même une tendance vers le partenariat privé-public. Et c'est une suggestion qui nous a déjà été soumise par plusieurs personnes», a confié le Dr Lamontagne.
Cette ouverture au privé, qui ne sera débattue que demain, a mis en alerte les défenseurs du monopole public. D'autant que la formule choisie par le Collège ne plaît pas à tous. «Le Collège a eu le courage d'inviter des gens qui ne pensent pas comme eux, et c'est tant mieux. N'empêche que c'est un sommet qui se déroule à l'abri des regards et, à notre sens, c'est une encoche à la démocratie», a commenté Michèle Boisclair, première vice-présidente de la FIQ et porte-parole du SISP, peu de temps avant de partir pour Saint-Sauveur à bord d'un autocar plein à craquer de manifestants.
Ces deux sommets, loin des journalistes et du regard du public, s'ajoutent à un autre examen qui a attiré plusieurs critiques, celui du groupe présidé par Claude Castonguay, sur le financement de la santé attendu pour décembre prochain. Les centrales syndicales l'ont déjà dit sur plusieurs tribunes, toutes ces cachotteries suscitent beaucoup d'inquiétudes dans un réseau de la santé déjà passablement éprouvé par la pénurie de main-d'oeuvre et le manque de financement.
Toute cette méfiance est toutefois démesurée a estimé hier le Conseil du patronat du Québec, qui plaide pour un retour au calme. Son président, Michel Kelly-Gagnon, a d'ailleurs invité les manifestants à «cesser d'agiter l'épouvantail du privé» pour se concentrer plutôt sur les solutions au problème de productivité du système de santé public. De 1990 à 2004, l'augmentation annuelle des fonds publics dépensés en santé a été en moyenne de 4,5 %, alors qu'aucune augmentation du nombre de cas traités n'a été observée au cours de la même période, a fait valoir le Conseil du patronat.
«Dans cette perspective, loin de constituer une menace à l'universalité et l'accessibilité aux soins offerts par le système public, le secteur privé pourrait contribuer à rehausser sensiblement la productivité du régime public sans aucunement remettre en question les rôles de régulateur et de payeur qu'assume le gouvernement», a estimé M. Kelly-Gagnon. Ce dernier invite plutôt les syndicats à s'ouvrir aux pays qui ont déjà choisi cette voie, comme la Suède, la Finlande et le Danemark.
Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a lui aussi défendu les vertus d'un exercice en comité restreint, loin des caméras et des groupes de pression, en marge d'un point de presse donné la semaine dernière à Montréal. L'an dernier, Philippe Couillard avait participé avec beaucoup de plaisir au Davos de la Santé. Cette année, il a dû s'excuser à la dernière minute, non sans regret. «Ce genre de sommet est très profitable parce que l'on apprend beaucoup d'un pays à l'autre sur les succès et les échecs des uns et des autres. Et les discussions sont meilleures parce qu'elles sont privées.»
Philippe Couillard juge que la tenue de ce forum est un plus pour le Québec. Son gouvernement a d'ailleurs contribué financièrement à son organisation. Mais modestement, tempère le ministre. «On les soutient un peu parce qu'on pense que c'est une bonne chose pour le Québec d'avoir cette activité-là. [...] Mais ce n'est pas nous qui l'animons», a-t-il rappelé. Pris par le temps, celui-ci a finalement dépêché à sa place des gens de son ministère.
Vos réactions
Vivons nous dans une démocratie??? - par Richard Larouche
Le mardi 06 novembre 2007 19:00
Une démocratie à huis clos - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le mardi 06 novembre 2007 16:00

