Moucharraf met le Pakistan au pas
Mots clés : Nawar Sharif, état d'urgence, Pervez Moucharraf, Pakistan (pays)
Les élections législatives pourraient être reportées d'un an

Photo: Agence France-Presse
L'ancien premier ministre Nawar Sharif, en exil en Arabie saoudite, a quant à lui invité M. Moucharraf à démissionner. Interrogé sur ce que M. Moucharraf devrait faire, Nawar Sharif a répondu sur Sky News: «S'en aller, pour la bonne raison qu'il fait partie du problème [...]. Plus il prolonge sa mal-gouvernance, plus le Pakistan prendra le chemin de l'anarchie.» L'ancien chef du gouvernement, interrogé au téléphone, a également annoncé qu'il avait bien l'intention de rentrer dans son pays.
Depuis la proclamation samedi soir de l'état d'urgence, justifié, selon le général Moucharraf, par le terrorisme islamiste et l'opposition de la Cour suprême, «entre 400 et 500 personnes ont été arrêtées dans le pays», a annoncé hier le premier ministre, Shaukat Aziz.
Imran Khan, ex-star du cricket devenu l'un des plus farouches opposants à Pervez Moucharraf, a été assigné à résidence. Ont aussi été interpellés de nombreux chefs de file de l'opposition, des militants des droits de l'homme et des avocats proches du l'ex-président de la Cour suprême, Iftikhar Mohammed Chaudhry. Ce magistrat indocile, en poste depuis 2005 et épine au flanc du régime Moucharraf, avait été brusquement chassé samedi et remplacé sur-le-champ. Javed Hashmi, chef du parti de l'ex-premier ministre en exil Nawaz Sharif, a aussi été appréhendé chez lui à Multan, dans le centre du Pakistan.
La Cour suprême est la première visée par l'état d'urgence. Elle contrariait depuis des mois les desseins du chef de l'État et devait se prononcer sur la légalité de sa réélection à la présidentielle du 6 octobre. «Moucharraf cherche à s'accrocher au pouvoir par tous les moyens», a accusé M. Khan.
Surtout, les élections législatives prévues à la mi-janvier pourraient être ajournées d'une année, a annoncé le premier ministre. «Nous sommes en train d'en débattre. [Mais] sous l'état d'urgence, le Parlement peut se donner jusqu'à une année [...] pour organiser les prochaines élections», a-t-il déclaré.
Des élections au suffrage universel direct pour désigner le Parlement et le renouvellement des assemblées provinciales devaient consacrer le retour de la démocratie dans cette puissance nucléaire de 160 millions d'habitants, quasiment tous musulmans.
Mais le général Moucharraf a suspendu la Constitution et imposé une série de restrictions aux médias. «L'inaction à ce stade est un suicide pour le Pakistan et je ne peux laisser ce pays se suicider», a-t-il martelé samedi dans son adresse à la nation.
Un revers embarrassant pour les État-Unis
Il a demandé à ses «amis» occidentaux de comprendre sa décision, accueillie avec préoccupation dans le monde. Les États-Unis, qui ont fait du général Moucharraf leur allié-clé dans leur guerre contre le terrorisme, ont cependant jugé «très décevantes» ces mesures d'exception.
«Nous allons devoir réexaminer notre aide», a prévenu la chef de la diplomatie américaine, Condoleezza Rice. Mais elle a aussitôt précisé que la plus grande partie de cette aide, consacrée à la lutte antiterroriste, ne serait pas touchée. Les États-Unis ont accordé plus de 11 milliards de dollars en aide financière et militaire depuis 2001 à Islamabad.
L'état d'urgence décrété au Pakistan par le président Moucharraf est considéré comme un grave revers pour la diplomatie américaine, mais les États-Unis n'ont guère d'autre choix que de continuer à coopérer avec leur principal allié dans la guerre contre le terrorisme.
Parmi les périls qui menaceraient le Pakistan, le général Moucharraf a souligné la vague sans précédent d'attentats suicide, qui ont fait depuis juillet 420 morts, dont 139 le 18 octobre à Karachi, dans le sud.
Dans les zones tribales frontalières de l'Afghanistan, l'armée fait aussi face à une insurrection d'islamistes proches des talibans et d'al-Qaïda, qui s'étend maintenant dans le nord-ouest du pays.
Benazir Bhutto a reconnu que le Pakistan était «au bord de la déstabilisation». Elle n'a toutefois pas exclu un accord avec le général Moucharraf s'il «rétablit la Constitution et [...] organise des élections libres, justes et impartiales».
Washington et Londres soutenaient ce scénario: Pervez Moucharraf deviendrait un président civil, après avoir démissionné de son poste de chef des armées, et Mme Bhutto dirigerait le gouvernement pour la troisième fois, après avoir été première ministre de 1988 à 1990, puis de 1993 à 1996.
Malgré le coup de tonnerre de l'état d'urgence, le Pakistan est resté calme hier. Les magasins étaient ouverts, bien que déserts, et la circulation réduite au minimum tandis que des membres des forces de l'ordre étaient déployés autour du Parlement, du palais présidentiel et de la Cour suprême à Islamabad.
Les manifestations ont été peu nombreuses. L'une d'elles, rassemblant 40 personnes devant l'hôtel Marriott, a été dispersée par des policiers munis de bâtons. «Honte à vous! Moucharraf dehors!», ont hurlé les manifestants, dont certains ont été plaqués au sol par les policiers. Huit des protestataires ont été emmenés à l'écart, dans un fourgon.

