L'entrevue - Pour un nouveau rapport entre l'homme et la nature
Mots clés : biodiversité, génétique, Michel Loreau, Climat, Homme, Québec (province)

L'idée de mettre ce patrimoine, et tous les autres, à l'abri de la disparition est pleine de bon sens. Mais, étrangement, elle a toujours de la difficulté à trouver son chemin dans les instances politiques, économiques et sociales un peu partout sur la planète. Par ignorance ou résistance, déplore Michel Loreau, de la Chaire de recherche du Canada en écologie théorique de l'université McGill.
Et pourtant. «La biodiversité, c'est une sorte d'assurance contre les changements futurs, lance-t-il. C'est un réservoir naturel qui est là pour nous aider, tous, à faire face à de nouvelles réalités, climatiques ou sanitaires par exemple. C'est elle qui permet et facilite l'adaptation.»
Le biologiste sait de quoi il parle. Depuis plusieurs années, il documente l'état de la biodiversité sur le globe pour mieux en comprendre les conséquences sur les écosystèmes dont l'humain dépend pour vivre, et pour continuer à le faire.
Mieux, M. Loreau préside également à la destinée de Diversitas, un organisme international basé à Paris et qui cherche à organiser la communauté scientifique dans le domaine de la biodiversité. Avec un but clair: livrer aux politiciens du monde entier un message intelligible, commun, rigoureusement documenté et cohérent afin de les inciter à agir.
D'une seule voix
«Étrangement, dans le domaine de l'écologie, les scientifiques n'avaient pas, jusqu'à maintenant, l'habitude de se tenir ensemble, dit-il. Contrairement aux physiciens ou aux océanographes, tout le monde dans ce domaine travaille dans son coin, sur une bestiole précise, un système ou une plante différente. On est moins portés à collaborer» et à parler d'une seule voix pour mieux se faire entendre.
Et c'est là que le bât blesse. «Sans une évaluation scientifique sérieuse et organisée de la perte de biodiversité, les pouvoirs politiques peuvent plus facilement justifier leur inertie, poursuit-il. Il faut donc travailler avec eux pour leur faire prendre conscience du problème, mais aussi pour leur expliquer qu'on peut le régler.»
L'urgence est d'ailleurs là, estime le président de Diversitas, qui dit «ne pas vouloir jouer avec la peur des gens». Mais... «Nous constatons que la diversité génétique diminue à une vitesse accélérée. Ce n'est pas encore catastrophique», sauf que dans 50 ans...
Sous l'effet de l'accroissement de la population mondiale, qui, sur cette période de temps, devrait dépasser les 10 milliards d'habitants selon plusieurs prévisions, la biodiversité risque effectivement d'en prendre pour son rhume. Pour cause, avec plus de bouches à nourrir, plus de corps à habiller et à couvrir d'un toit, la terre va devoir inexorablement composer avec l'érosion de ses ressources.
«Nous sommes actuellement dans une phase où l'on utilise 40 % de l'énergie capturée par les plantes, dit M. Loreau. Si la population double, cette utilisation va doubler elle aussi», avec à la clef une diminution de la diversité des écosystèmes et, du même coup, un affaiblissement de ces mêmes systèmes qui risquent alors de devenir moins productifs. Avec tout ce qui vient avec.
«La nature est ainsi faite, poursuit le biologiste. Les systèmes les plus performants sont les plus diversifiés, sans compter que certaines maladies se transmettent davantage lorsqu'un écosystème perd justement de sa diversité.»
Plus de maladies
Le secteur agricole goûte d'ailleurs à ces effets pervers avec sa monoculture dominante et la diminution de l'éventail génétique des races domestiques utilisées. Surtout dans le secteur du porc et de la volaille. «Or, depuis une quinzaine d'années, nous avons démontré de manière rigoureuse le lien entre le ralentissement des pathogènes et la biodiversité», car l'équilibre, c'est finalement payant.
Ce constat a d'ailleurs incité l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) à sonner l'alarme à plusieurs reprises cette année, afin d'inciter l'industrie agroalimentaire à revoir ses façons de faire en favorisant la variété et le respect du patrimoine génétique mondial pour assurer l'avenir de l'humanité et de ses enfants. Un message nécessaire, mais qui devra être répété ad nauseam pour marquer les esprits, croit M. Loreau.
«La biodiversité, c'est plus complexe que le climat, déplore-t-il. C'est aussi associé à des problèmes plus locaux: la gestion des espèces ne se fait pas à l'échelle mondiale.» Et dans ce contexte, sans la pression d'un groupe, «il est plus facile de se laisser aller à des choses qui ne mènent nulle part»... comme par exemple les programmes de protection d'espèces vivantes particulières avec la création de réserves naturelles.
«Ces approches de conservation, généralement pertinentes, qu'alimentent des ONG, ce sont des mesures d'urgence, dit-il. Le hic, c'est qu'à long terme, ce qui va vraiment enrayer l'érosion de la biodiversité, c'est la définition d'un nouveau rapport entre l'homme et la nature. Rien d'autre.»
Refaire les comptes
La tâche est d'ailleurs titanesque. Elle vise à remettre en question l'approche utilitariste de l'environnement qui guide actuellement les décisions des États, des individus et des grandes entreprises. «Le problème, c'est que toute cette activité économique ne tient pas compte des coûts à long terme liés à la dégradation de la biodiversité, dit le biologiste. Ces coûts sont pourtant là, mais on ne les comptabilise pas et, surtout, on ne les paie pas. Et sans une politique active et restrictive qui va obliger à l'avenir à cesser de faire des calculs à court terme, ce sont certainement les générations futures qui vont en faire les frais.»
Le constat est posé. Il anime aussi les travaux de ce théoricien de la biodiversité qui, par l'entremise de Diversitas mais aussi de l'International Mecanism Of Scientific Expertise On Biodiversity (IMOSEB), souhaite dans les prochaines années mettre encore plus de biologistes, d'économistes et de politiciens autour d'une même table pour valider la connaissance scientifique dans ce domaine. Et insuffler des changements dans les législations et les façons d'aborder les ressources naturelles.
«Cette implication de tous les acteurs est importante, dit-il. La sensibilisation va être longue. Mais il y a de l'espoir: il y a 10 ans, les gens se foutaient complètement du climat. Aujourd'hui, même si les données [sur le réchauffement de la planète et ses conséquences à moyen et long terme] n'ont pas changé, on s'en inquiète beaucoup plus.»
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