Record des temps modernes: 1,07 $US

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François Desjardins
Édition du samedi 03 et du dimanche 04 novembre 2007

Mots clés : Raymond Bachand, investissements, Dollar, Consommateur, Canada (Pays), Québec (province)

La hausse rapide du dollar met en danger des investissements, dit Raymond Bachand

Bien qu'il soit encore loin de son sommet historique, enregistré pendant la guerre civile américaine en 1864, le dollar canadien a tout de même confondu les marchés hier en améliorant une fois de plus son record des temps modernes. Déjà aidé par le cours du pétrole et la faiblesse de la devise américaine, le huard a bondi, sur la base des données de création d'emplois, pour se permettre une incursion au-delà de 1,07 $US.

Statistique Canada a révélé hier que l'économie canadienne a créé 63 000 emplois en octobre, cinq fois plus que ne le prévoyaient les économistes. Du coup, le taux de chômage a chuté à 5,8 %, son niveau le plus bas en 33 ans. Au Québec, l'apparition de 10 100 emplois a fait en sorte que le taux est demeuré au niveau record de 6,9 %.

Il n'en fallait pas plus pour alimenter davantage la folie des dernières semaines. Après la publication des données, à 7h, les marchés n'ont pris que 90 minutes pour propulser le huard de un cent et demi. Le dollar a terminé la séance à 1,0704 $US, en hausse de 1,92 ¢. Il s'est aussi démarqué par rapport à d'autres devises: si le huard achetait 73 eurocentimes en matinée, il en valait près de 74 en fin de journée.

«Quand je regarde le niveau auquel on se trouve, je me dis qu'on est très certainement surévalué», a dit, lors d'un entretien, Frédéric Mayrand, chef cambiste chez BNP Paribas à Montréal. «Mais le marché peut demeure surévalué plus longtemps qu'on ne le pense. On est à des niveaux extrêmes, mais il est très difficile de prédire où ça va s'arrêter.»

Les complications que la hausse du dollar entraîne pour les exportateurs et l'industrie manufacturière -- laquelle aurait perdu plus de 100 000 emplois en cinq ans -- font en sorte que la classe politique a de nouveau été interpellée. En pleine consultation sur un plan d'action pour le secteur manufacturier, le ministre québécois du Développement économique, Raymond Bachand, a déploré l'inaction de la banque centrale.

«La Banque du Canada ne bouge pas, elle a peur de l'inflation», a dit lors d'un point de presse M. Bachand, dont les propos ont été repris notamment par Radio-Canada. «Avec la force du dollar, avec les baisses de taxes, les baisses d'impôt, l'inflation n'est pas notre préoccupation majeure. Notre préoccupation, c'est la hausse rapide du dollar qui peut mettre en danger des investissements. C'est beaucoup trop vite.»

L'objectif premier de la Banque du Canada est de maintenir l'inflation dans une fourchette de 1 % à 3 %, ce qu'elle fait en modifiant son taux d'intérêt directeur pour influencer les dépenses des consommateurs et des entreprises. Le problème principal auquel elle est confrontée, toutefois, découle en quelque sorte de deux solitudes: l'économie des provinces de l'Est tourne au ralenti, alors que l'Ouest pète le feu.

Lors de sa dernière décision au sujet des taux, le 16 octobre, la Banque n'a pas semblé fermée à une éventuelle baisse des taux d'intérêt. Sa prochaine réunion aura lieu le 4 décembre.

Ottawa limite ses propos

La hausse du dollar, qui porte à 20 % sa progression sur seulement six mois, a même retenu l'attention hier du premier ministre Stephen Harper, qui cependant n'a pas l'habitude de discuter du taux de change. «La politique monétaire relève de la Banque du Canada. J'ai confiance en la banque», a dit M. Harper lors d'un point de presse tenu à Halifax.

Ottawa n'est pas insensible au sujet, a-t-il dit toutefois. «Évidemment, nous sommes conscients du fait qu'un dollar élevé génère des difficultés de même que certains avantages. Ça dépend du secteur et des circonstances. Mais, dans les faits, l'économie est très forte par rapport à celle de nos concurrents internationaux.»

Son ministre des Finances, Jim Flaherty, a affirmé, en marge d'un discours prononcé devant le milieu des affaires à Toronto, qu'il n'y a pas de «solution rapide» pour contrebalancer la hausse du dollar. Il n'a pas voulu aborder la politique monétaire de la Banque du Canada.

Le dollar a explosé de 72 % depuis janvier 2002, lorsqu'il se négociait autour de 62 ¢US. Si son appréciation fait le bonheur des touristes, qui en avaient marre de s'endetter aussitôt qu'ils sortaient du pays, elle cause des maux de tête incroyables pour l'industrie de la fabrication.

Depuis quelques années, le secteur manufacturier doit non seulement composer avec une hausse des prix des matières premières, mais aussi avec le fait que la nouvelle vigueur du huard complique les ventes à l'étranger. Certaines entreprises ont misé lourdement sur des produits plus originaux et mis à jour leurs usines, pour faire autrement que la Chine, alors que d'autres ont maintenu le cap et tout simplement licencié des travailleurs. Tout le contraire des années où la faiblesse du dollar avait facilité les exportations et généré des profits.

C'est à Ottawa qu'il incombe de trouver des solutions, a écrit hier l'Association des produits forestiers du Canada (APFC), évoquant des mesures fiscales mais aussi la banque centrale.

«La Banque du Canada doit agir dans l'intérêt de l'économie canadienne de manière plus large. Lorsqu'elle prend ses décisions, elle doit prendre davantage en considération les facteurs régionaux, y compris la hausse rapide du dollar», a dit le président de l'APFC, Avrim Lazar. «Nous croyons qu'à ce taux de change très élevé, la Banque ne pense pas suffisamment au bien-être de centaines de municipalités à travers le Canada.»

Sommet en 1864

Si le dollar canadien paraît élevé lorsqu'on le mesure à la devise américaine, le rapport entre les deux a déjà été plus marqué... pendant la guerre civile américaine. Alors que les deux devises s'étaient tenues à parité pendant un certain temps, la détérioration du système financier américain s'était soldée par une appréciation rapide du dollar canadien. Le record absolu a été enregistré en juillet 1864: 2,78 $US.

Priés de dire où pourrait s'arrêter l'ascension du huard au cours des prochaines semaines, les cambistes se grattaient la tête hier.

«Il n'y a rien qui va à l'encontre du dollar canadien», a dit à l'agence Bloomberg la gestionnaire de portefeuille new-yorkaise Karen Chen, de Fischer Francis Tress & Watts. «L'économie est forte, le cours du pétrole augmente et le dollar américain faiblit.»

Selon Mme Chen, l'ascension du dollar ne s'arrêterait que si la Banque du Canada réduisait son taux directeur ou «s'il y avait une intervention concertée pour redonner du souffle au dollar américain».

Critiqués pour ne pas avoir suivi au millimètre près l'évolution du taux de change, certains détaillants ont récemment réduit leurs prix. Hier, ce fut au tour de Sears et de Ford d'annoncer des mesures pour éviter que les consommateurs canadiens ne soient tentés de traverser la frontière pour faire leurs achats. Au cours des dernières semaines, Wal-Mart, La Baie, Indigo et Canadian Tire ont fait la même chose.


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