La semaine du Canadien français
Mots clés : identité, politique, langue, Hockey, Sport, Québec (province)
Quand la politique se mêle de sport organisé

Photo: Agence Reuters
Et pourtant, le moins ironique n'est pas qu'après 12 ans de silence, Saku Koivu ait pris la parole en une douzaine de mots dans le dialecte local pour présenter ses coéquipiers au bonheur de milliers de spectateurs le soir même où ceux-ci se mettaient en frais de huer copieusement et à répétition le p'tit gars du coin, nommément Daniel Brière, coupable d'avoir choisi l'été dernier d'aller jouer à Philadelphie plutôt que de rentrer au bercail revêtir l'uniforme qui avait bercé son enfance. Chaque fois qu'on le leur demande, les supporters répètent qu'ils préfèrent une équipe gagnante, s'exprimât-elle collectivement en espéranto, à une brochette de talents du terroir, mais il faut croire que si c'était possible, ils prendraient les deux.
Pour quiconque suit le Canadien, même de loin, la «question Koivu» n'est pas nouvelle. Elle resurgit épisodiquement, en particulier lorsqu'un «observateur» remarque qu'il y a de moins en moins de francophones dans ce club-qui-devrait-donner-l'exemple. La discussion dure quelque temps, puis disparaît soit par lassitude, soit à la faveur de quelques victoires, ce qui revient au même. La nouveauté, cette fois-ci, est qu'elle a été posée dans un cadre et à un moment de questionnement plus profond. On remarquera d'ailleurs que si les devants ont été pris par Guy Bertrand -- rien là de bien nouveau --, Pauline Marois et Mario Dumont ne sont intervenus que parce qu'on les a interrogés à ce sujet.
À cet égard, il faut signaler une énormité. Mme Marois s'est dite d'avis que le Canadien devrait «aider» ses joueurs à apprendre le français, ce qu'il fait déjà, même si on ne sait pas trop avec quel degré de persuasion. Difficile d'être contre la vertu. Mais lorsqu'elle parle de les «forcer» à le faire, ça n'a aucun sens. Comment pourrait-on les contraindre? Après tout, les joueurs de hockey professionnels étrangers ne revendiquent pas la citoyenneté canadienne. Par des amendes, des suspensions? Vous voyez d'ici l'exode?
Autre énormité, venant cette fois de plusieurs joueurs: il ne faut pas mêler le sport et la politique. Ce refrain récurrent -- les refrains étant en général, n'est-ce pas, récurrents -- est un paratonnerre commode. On se demande seulement pourquoi il n'est pas aussi en vigueur lorsqu'une entreprise comme le Canadien se plaint de son fardeau fiscal foncier, lorsqu'on demande des fonds publics pour la construction d'un nouvel amphithéâtre ou lorsqu'on exige d'être payé en dollars américains.
L'Amérique du Nord et l'Europe
Cela étant, la question de la langue des sportifs professionnels se pose-t-elle avec autant d'acuité ailleurs? Pour y répondre, on doit d'abord distinguer ses deux principaux lieux, l'Amérique du Nord et l'Europe. Le premier se caractérise par son absence de quotas: les Red Wings de Detroit pourraient compter 20 Suédois dans leur formation que personne ne pourrait trouver à y redire d'un point de vue juridique. Mais les circuits nord-américains survolent un territoire très largement de langue anglaise, le Canadien étant la seule franchise (avec l'ajout possible des Sénateurs d'Ottawa) parmi plus de 120 dans la LNH, la NFL, la NBA et le baseball majeur à occuper un espace «distinct».
Sur le Vieux Continent, on retrouve des quotas de joueurs étrangers, assouplis certes par l'avènement de l'Union européenne mais existant tout de même. Conséquence, les étrangers s'y trouvent davantage isolés, d'autant plus que les ligues sont d'authentiques ligues nationales, restreintes à un pays. (Les rencontres internationales comme la Ligue des champions constituent davantage des tournois que des ligues au sens propre.) Aussi, la tentation, sinon l'obligation d'apprendre au moins des bribes de la langue locale y est plus forte, même si, de manière générale, il est possible de s'en tirer avec l'anglais un peu partout.
Mais il n'y a pas de tendance universelle. Pour un Zinedine Zidane qui a maîtrisé l'italien pendant son séjour à la Juventus de Turin, il y a un Andreï Shevchenko qui s'est fait souvent reprocher, y compris par son entraîneur, de parler un peu trop souvent en russe avec... le propriétaire de l'équipe de Chelsea, Roman Abramovic. Pour un Jonathan Woodgate qui, raconte-t-on, parlait couramment espagnol deux mois après son arrivée au Real Madrid, il y a un Michael Owen qui s'est tellement senti à côté de ses pompes au sein du même club, incapable de maîtriser la langue (et le style de jeu) et de s'intégrer, qu'il a eu tôt fait de rentrer en Angleterre. Et si on s'est fréquemment moqué de l'espagnol de David Beckham, il s'efforçait tout de même d'en glisser deux ou trois phrases dans ses rencontres de presse, quitte à préciser en anglais par la suite s'il croyait avoir manqué de clarté.
Mais les clubs, et les commanditaires, encouragent bien sûr leurs poulains à faire tous les efforts possibles pour pouvoir parler aux fans -- aux clients -- directement.
Pour tous les exemples qu'on pourra trouver, il reste une donnée incontournable: certains sont à l'aise même s'ils n'arrivent qu'à baragouiner, d'autres pas. Dans le cas de Saku Koivu, de toute évidence, la perspective de s'exprimer en français (quelle que soit sa véritable maîtrise de la chose) devant 56 micros et caméras en sachant que la moindre virgule de travers, dans le tourbillon du hockey à Montréal, peut vous propulser à la une des journaux et faire jaser pendant des semaines, c'est encore trop.
La direction du Canadien a couvert son capitaine en affirmant que c'était son «erreur» de ne pas avoir veillé à ce que la présentation des joueurs lors du match inaugural au Centre Bell ne se fasse pas qu'en anglais. Bizarre que personne n'y ait pensé avant, mais bon.
Et d'ici à la prochaine chicane, peut-être se trouvera-t-il quelqu'un pour se demander comment il se fait que le propriétaire du prestigieux Canadien de Montréal soit incapable, enfin, vous comprenez...
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