De visu - Bourreau ou martyr

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Jérôme Delgado
Édition du samedi 03 et du dimanche 04 novembre 2007

Mots clés : Fonderie Darling, Monument, Mathieu Beauséjour, Culture, Art, Québec (province), Montréal

Nouvelle expo, premier catalogue, Mathieu Beauséjour appelle (encore) à la résistance. À nous

À l'époque de l'apparition de la guillotine, en ces années de Terreur consécutives à la Révolution française, l'exécution de l'ennemi du régime se faisait vertement, sur la place publique. C'est le point de départ de l'expo de Mathieu Beauséjour.

Artiste de la résistance, de la contestation et de la survivance, Mathieu Beauséjour semble parfois unique, pour ne pas dire seul, dans une société dominée par l'apathie et le renoncement. Qui d'autre que lui pour élever un monument à la guillotine? Le voici, le revoici, à la Fonderie Darling, avec son habituel bagage de références sociopolitiques.

***
Monument
Mathieu Beauséjour
Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu'au 2 décembre.
***

L'exposition s'appelle Monument. Un titre qui fonctionne, comme souvent chez lui, tel un slogan. Ambigu et politisé, littéral et poétique, clin d'oeil historique et pointe d'ironie très actuelle.

À l'époque de l'apparition de la guillotine, en ces années de Terreur consécutives à la Révolution française, l'exécution de l'ennemi du régime se faisait vertement, sur la place publique. C'est le point de départ de l'expo.

La vaste salle de la Fonderie Darling, Beauséjour la transforme en place publique, sous l'effet de quatre éléments: la guillotine, donc, puis six tables à pique-nique, une série de fanions suspendus aux quatre vents et une horde de pigeons, des vrais. Occasionnellement, aussi, un gardien de sécurité surveille les lieux. Le visiteur chanceux qui y fera face pourra, s'il ose lui parler, l'entendre japper. Littéralement.

On reconnaît là, dans cette attitude inattendue et bien symbolique du personnage en chair et en os, le commentaire de l'artiste à l'endroit de l'autorité, de l'ordre, de la norme. Ne s'est-il pas fait connaître, dans les années 1990, en estampillant des billets de banque d'un virulent «Survival Virus de Survie»? Son oeil très juste nous a souvent rappelé à quel point notre rapport avec la loi, financier ou non, sera toujours maladif.

Avec Mathieu Beauséjour, il y a toujours double face. Un côté séduisant, un autre assassin. L'ange et le démon. Son Monument ne fait pas exception. Cette «place publique», en apparence fort paisible, voire festive, finit par être cruelle.

Pour cet énième solo (il expose avec une étonnante régularité chaque année), Beauséjour s'attaque à la Révolution, un de ses sujets de prédilection. Sans surprise, on retrouve, en lieu et place de la lunette circulaire par où le guillotiné doit passer la tête, l'étoile rouge communiste. Le drapeau noir anarchiste, lui, surplombe les tables à pique-nique, soigneusement sculptées de belles valeurs. Mais pour lire ces «vertu» et autres «opinion», le visiteur doit absolument monter sur l'échafaud.

Pièce centrale de l'expo, l'échafaud se présente comme un socle, immense, où trône une guillotine, méticuleusement reproduite dans ses moindres détails -- à l'exception, donc, de la lunette. Comme à son habitude, Mathieu Beauséjour joue les trouble-fêtes, s'amuse à brouiller les repères en puisant dans les anachronismes. Ce Monument semble autant critiquer notre soif à aduler tout et n'importe quoi que pointer nos trous de mémoire. On idéalise un événement historique (la Révolution française), mais que fait-on aujourd'hui de ses valeurs?

À une époque où la lucidité économique domine la solidarité collective, le mot «révolution» est souvent synonyme de dégradation. L'idéal révolutionnaire n'est qu'utopie, nous dit-on, en rappelant la disparition du bloc soviétique, le Cuba de Castro et la Chine ouverte au libre marché.

La prise de position de Beauséjour est connue. Son Monument, en soi, ne change rien. Reste qu'il confronte le visiteur à sa réalité, l'obligeant à trancher, à prendre lui aussi position. Pourvu que celui-ci monte les marches menant à la guillotine. En haut, le malaise est inévitable. Est-on bourreau ou martyr? Et au nom de laquelle de ces valeurs qui, de leurs petites tables, semblent nous zieuter? La «vertu»? Le «génie»?

«Vivre pour conspirer», dit le slogan qui accompagne Mathieu Beauséjour depuis ses années de numismate. La survie passe par la contestation. Et non, il n'est pas si seul. S'agit d'aller du côté de la galerie de l'UQAM pour voir un autre «résistant», Michel de Broin, honoré paradoxalement par le pouvoir (de l'argent) -- le prix Sobey. Beauséjour, lui, sera salué par la parution d'une première publication monographique à son honneur. Une manière de revoir que la révolte, quelque part, finit par payer.

Collaborateur du Devoir


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