«De l'amour, pas des châtiments»

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Hélène Buzzetti
Édition du vendredi 02 novembre 2007

Mots clés : UNICEF, child-friendly schools, Enfant, Pakistan (pays)

Au Pakistan, l'élève est le plus souvent considéré comme un mal nécessaire

«Il y a un dicton au Pakistan qui dit que la peau de l'élève appartient au professeur qui lui enseigne», dit Tariq Saeed, spécialiste en éducation pour l'UNICEF.

Photo: Agence Reuters

Sheikhupura, Pakistan -- Maar nahi piyar. Ce slogan ourdou, qu'on pourrait traduire par «De l'amour, pas des châtiments», orne l'entrée des écoles pakistanaises depuis maintenant trois ans. Trois petites années seulement depuis que le gouvernement de Pervez Moucharraf a interdit aux enseignants d'infliger des sévices corporels à leurs élèves, des coups qui causaient parfois des fractures, des écorchements et même la mort... C'est dans ce contexte qu'ont fait leur apparition les child-friendly schools (CFS).

Tautologie, une école conçue pour les enfants? «Il y a un dicton au Pakistan qui dit que la peau de l'élève appartient au professeur qui lui enseigne», répond Tariq Saeed, spécialiste en éducation pour l'UNICEF à Lahore. L'UNICEF est à l'origine de cette idée d'écoles respectueuses. Si elles n'ont pas été implantées au Pakistan uniquement pour répondre à un problème de violence envers les élèves (le gouvernement pakistanais a reconnu lui-même l'omniprésence des châtiments en lançant sa campagne de sensibilisation), les CFS répondent surtout à une culture éducative qui ne place pas l'enfant au coeur de l'enseignement. Au Pakistan, l'élève est le plus souvent considéré comme un mal nécessaire.

«Ici, l'apprentissage se fait beaucoup par coeur, les élèves sont appelés à répéter les leçons en bloc. On oublie un mot, et le sens est perdu», illustre Sehr Qizilbash, une autre conseillère en éducation de l'UNICEF. Bref, la compréhension de ce qu'on ânonne n'est pas perçue comme importante.

Cet apprentissage par coeur plongerait ses racines dans la récitation du Coran, le livre religieux que les musulmans pakistanais apprennent à déclamer même si celui-ci est rédigé en arabe et que les Pakistanais parlent... ourdou. Un peu comme les messes en latin auxquelles assistaient sans comprendre les Québécois à une époque pas si lointaine!

Le programme de l'UNICEF a ainsi permis de mettre en place 150 CFS dans la province du Punjab (est du Pakistan) et un nombre similaire dans chacune des trois autres provinces du pays. «Une goutte d'eau quand on considère qu'il y a environ 125 000 écoles primaires au pays», dit Deepak Bajracharya, responsable du programme pour tout le Punjab.

Le programme a surtout consisté à mettre sur pied des centres de formation auxquels les enseignants des écoles retenues sont contraints d'assister. Là, pendant deux semaines, on leur apprend comment prendre en compte les besoins de l'enfant, l'importance de capter son attention, de piquer sa curiosité, de l'amuser, bref, de lui donner envie de revenir à l'école dans un pays où le taux de décrochage est faramineux. On leur fait bricoler avec les moyens du bord leurs futurs outils pédagogiques: ici un collage de carton démystifiant le système respiratoire, là un assemblage de capsules de Pepsi et de 7-Up illustrant les additions.

Deux écoles, deux mondes

On se rend à la CFS de Sheikhupura par des chemins cahoteux de terre battue où même les jeeps de l'UNICEF ont de la difficulté à rouler. Le convoi s'arrête sur un vaste terrain vague où des jeunes jouent au criquet parmi les boeufs et les poulets. On emprunte un dédale de chemins étroits bordés d'habitations de fortune, faites de terre et de bouses, où coulent des rigoles d'évacuation dont s'échappe une insupportable odeur d'urine, de putréfaction et de musc animal.

Au milieu de ce désolant paysage s'ouvre l'enceinte de l'école, impeccable de propreté. Le sol a été balayé et les murs regorgent d'images colorées. La directrice de l'établissement, Mussart Kamal, nous accueille, sûre d'elle-même et de son établissement.

«Le programme a changé les méthodes d'enseignement, affirme la directrice. Elles sont très différentes des anciennes. Les élèves ont plus confiance en eux-mêmes, ils s'expriment mieux. Avant, les enseignantes ne savaient pas comment enseigner les mathématiques. Elles ne faisaient que s'asseoir sur leur chaise. Maintenant, elles sont plus proactives. Elles font des activités.» Une petite visite des lieux plus tard le confirmera. Dans une classe, une élève tenant un chiffre est juchée sur un pupitre tandis qu'une consoeur, chiffre en main aussi, est accroupie dessous. Voilà les concepts de fraction et de dénominateur élucidés.

Ses quatre enseignantes réunies acquiescent. «Au début, je n'aimais pas l'idée d'être évaluée, j'étais très réticente», lance Razia Sher. «J'avais peur d'être jugée», dit-elle avant d'admettre qu'il a été difficile d'apprendre à planifier les leçons. Ses collègues hochent la tête, puis la conversation s'emballe tellement que l'interprète doit les ralentir.

«Avant, mes élèves faisaient seulement lire et mémoriser les leçons. Maintenant, j'interragis avec eux, au moyen de questions et réponses», se félicite Fazeelat Rasool. Farida Shaheen donne l'exemple de ses étudiantes, qu'elle invite à venir au tableau faire des associations. «Maintenant, je veux toujours apprendre plus, en particulier à propos de la méthodologie», continue Syeda Mansoora-Anwer, tout enveloppée dans sa burqa noire qui ne laisse paraître qu'une partie de ses yeux. Toutes font valoir les vertus d'un plan de classe en U qui favorise les interractions.

Dans les salles de classe, ce n'est pas encore tout à fait la révolution. Les élèves sont encore dangereusement disciplinées, répondant à l'unisson qu'elles adorent l'école à cette bizarre étrangère venue leur rendre visite. Lorsqu'on leur demande qu'elle est leur matière préférée, c'est sans hésitation qu'elles répondent presque toutes «islamyat», le cours de religion.

Le portrait est quand même différent de celui d'une autre école publique, pas très loin, qui ne fait pas partie du programme. Les élèves y sont crasseux, certaines classes se déroulent à même le sol, dans des locaux ouverts sur l'extérieur. Contrairement à la CFS, il n'y a aucune balançoire ou bascule dans la cour et les murs y sont désespérément gris. C'est que le programme des CFS vise aussi à rendre l'environnement de l'école plus convivial, et à prévoir des salles de toilettes fonctionnelles. Leur absence est très fréquente et constitue une des causes de décrochage des élèves, dont les parents n'aiment pas les savoir hors de l'enceinte de l'école pour aller se soulager chez des voisins.

Une affaire de sécurité

Cette idée d'enceinte est très importante au Pakistan, et valorisée par les CFS, en particulier pour les écoles de fillettes. Les parents imposant la purda à leurs filles (obligation de se soustraire au regard des hommes inconnus) obligeraient celles-ci à se couvrir même pendant les classes si l'école n'avait pas de barrière physique empêchant des hommes d'entrer par mégarde. «Ce ne serait pas pratique de suivre les cours en tenant son voile sur le visage», dit Sehr Qizilbash.

Une évaluation du programme par le Ali Institute of Education a permis de noter une augmentation des inscriptions scolaires de 9 % entre janvier 2005 et septembre 2006. L'UNICEF a pu surtout mesurer les résultats des élèves des 150 CFS à ceux des autres établissements publics lors des examens unifiés de 5e année. Constat: les élèves ont systématiquement mieux réussi, et ce, dans les six matières obligatoires.

Le chantier de l'éducation reste béant au Pakistan, disent en choeur tous les intervenants rencontrés. Les slogans du gouvernement contre les châtiments, par exemple, sont mal reçus par les enseignants, qui y voient une érosion de leur autorité en classe. Le gouvernement n'accorde toujours que des miettes à l'éducation, soit 2,7 % de son produit intérieur brut, contre environ 40 % pour la chose militaire. Mais le programme de l'UNICEF plaît au gouvernement Moucharraf, au point où les intervenants croient que celui-ci pourrait prendre de l'ampleur. «Même s'il y avait une élection, on ne croit pas que ça changerait quoi que ce soit, estime Deepak Bajracharya. Quand les choses vont bien, les gouvernements, même lorsqu'ils changent, n'ont pas l'habitude de faire table rase.»


Vos réactions


Dire qu'on voudrait revoir la dictée - par marc landry
Le vendredi 02 novembre 2007 17:00

Diables de femmes! - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le vendredi 02 novembre 2007 16:00

Peu s'en souviennent - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le vendredi 02 novembre 2007 09:00

Les slogans et la réalité - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 02 novembre 2007 09:00

Le Coran en se balançant - par Gilles Bousquet
Le vendredi 02 novembre 2007 08:00

Très intéressant votre reportage. - par Roger Lapointe
Le vendredi 02 novembre 2007 07:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com