Opinion
Libre-Opinion: La BNQ à l'ère de Google
Mots clés : Google, BNQ, Livre, Internet, Québec (province)
La Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) à Montréal est une incontestable réussite. Comme les autres grandes bibliothèques, elle rassemble par pur plaisir des centaines de personnes autour des livres, des journaux et des revues et, finalement, des ordinateurs ouverts au multimédia et au réseau Internet. [...]
Le programme «Recherche de livres» de Google comprend deux volets. Le premier est un regroupement d'éditeurs qui annoncent leurs livres, en proposent des extraits, voire en laissent consulter quelques pages ou même les textes au complet. À ce jour, plus de 10 000 éditeurs participent à ce projet. Chaque éditeur choisit à sa guise les ouvrages qu'il propose et, pour chacun de ces ouvrages, le mode de consultation. Il n'y a aucun contrat d'exclusivité et l'éditeur peut se retirer du programme en tout temps. Cela étant, 10 000 éditeurs, ça fait déjà pas mal de livres.
Or le second volet du programme «Recherche de livres» compte actuellement 13 bibliothèques partenaires extrêmement prestigieuses qui contribuent à la bibliothèque électronique de Google en y déposant chacune entre 100 000 et quelques millions de livres. Il s'agit d'ouvrages du domaine public qui sont ainsi mis gratuitement à la portée d'Internet. Et gratuitement n'est pas le mot, car c'est Google qui assume les frais de mise en place, alors que les bibliothèques partenaires, comme les éditeurs, peuvent présenter, sur leur propre site Internet, les fichiers scannés par cette entreprise californienne. Comme dit ma mère, à ce prix-là, tu ne peux pas t'en passer.
Les cinq premières bibliothèques à participer au projet de Google ont été la très prestigieuse Bodleian Library d'Oxford, en Grande-Bretagne, et les bibliothèques de la ville de New York et des universités Harvard, Stanford et du Michigan, aux États-Unis. Parmi les 13 bibliothèques partenaires de Google, on compte maintenant la Bibliothèque nationale de la Catalogne, première du genre à faire son entrée dans le projet, et la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, première bibliothèque de langue française à participer à ce projet. Notre BNQ pourrait donc être la première à rassembler modestement les deux titres, la première bibliothèque nationale d'expression française à participer au programme.
Malheureusement, il semble bien que notre bibliothèque soit piégée dans le clan rétrograde de la République française. En effet, le programme de Google a été entrepris vers 2000 et lancé officiellement à la fin de 2004. Dès ce moment, la République française s'est elle-même lancée dans une croisade hallucinante pour contrer ce projet «impérialiste» au service de «l'hégémonie culturelle mondiale des États-Unis pour les générations futures» qui «risque de s'imposer aux dépens de l'héritage de siècles de sages réflexions». Les États-Unis auraient ainsi pour objectif d'imposer un «idiome simplifié» comparable au «grec abâtardi», etc. Heureusement, la France est là pour sauver la civilisation.
Ce discours paranoïaque est celui de la République française. Le président d'alors, Jacques Chirac, le ministre de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabres, et le président de la Bibliothèque nationale de France, Jean-Noël Jeanneney, étaient tous impliqués dans ce délire. Leur discours maladif a été relayé par tous les grands journaux français. Il s'ensuit, évidemment, que de nombreuses actions judiciaires ont été lancées contre Google, dont la plus célèbre est celle du Groupe La Martinière, appuyée par le Syndicat national de l'édition de la République française.
Le résultat de tout cela? Un petit pet informatique intitulé de manière très appropriée Europeana. La République française se proposait de jouer les matamores en réunissant 19 «très grandes bibliothèques» européennes pour écraser l'Amérique. Finalement, elle n'a pu embrigader que deux bibliothèques nationales, celles de la Hongrie et du Portugal. Et le résultat mathématique est bien simple puisqu'il compte tout au plus 12 000 ouvrages. Le projet de Google comprend aujourd'hui des centaines de milliers d'ouvrages, et la question est de savoir quand il passera le cap de son premier million.
Pour la Bibliothèque nationale du Québec, la question est donc fort simple: veut-elle jouer dans la cour des grands ou s'amuser dans la petite ligue mineure dirigée par la République française? Veut-elle refléter ce qu'elle est, une grande bibliothèque d'Amérique, ou cautionner le discours nationaliste, patriotard et chauvin, clairement anti-états-unien et proche du racisme, de la République française?
Comme dit ma mère, il y a des prix, même tout petits, que tu ne veux pas payer.
Mais après tout, peu importe les projets de la BNQ. L'important, me semble-t-il, serait de ne pas laisser passer la chance de participer au projet «Recherche de livres» de Google, qui ne lui coûterait rien et lui rapporterait beaucoup.

