La référence Lévesque

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Antoine Robitaille
Édition du jeudi 01 novembre 2007

Mots clés : René Lévesque, Jean Charest, Québec (province)

Vingt ans après sa mort, tous les partis politiques évoquent la pensée du chef péquiste. Mais sait-on vraiment ce qu'il penserait des débats actuels?

Photo: Jacques Nadeau

Décédé il y a vingt ans aujourd'hui, René Lévesque est devenu un jalon, une référence de moralité politique, invoquée par les membres de toutes les formations politiques. Pourquoi? En raison non seulement de son action, disent des observateurs, mais aussi de la façon dont il est parti et du contexte dans lequel il a quitté ce monde.

Québec -- Cette semaine, ce fut le festival René Lévesque. Pour fustiger l'actuelle chef péquiste et ses récents projets de loi sur la citoyenneté, Jean Charest s'est référé en ces termes au fondateur du Parti québécois: «Est-ce que René Lévesque, qui fut un grand démocrate, aurait accepté un projet de loi qui propose d'établir deux classes de citoyens, qui renie un principe démocratique de base, à savoir que quiconque peut participer à la conduite de la société en se présentant aux élections?»

Dans une lettre ouverte au Soleil, des juristes de l'Université de Montréal se sont interrogés en ce sens: «Demandons-nous d'ailleurs ce que René Lévesque penserait de ce projet, lui qui, à bon droit, rechignait à l'idée que l'identité québécoise s'affirme en excluant certains "citoyens". Que l'on soit souverainiste ou fédéraliste, est-ce vraiment ce genre de Québec que "nous" voulons?»

Lundi, lors des audiences de la Commission sur les pratiques d'accommodement, le coprésident Gérard Bouchard a admonesté un participant en se référant au fameux personnage: «Si René Lévesque revenait, ce second discours le décevrait.» Quant à Mario Dumont, lorsqu'il plaidait pour une réforme du mode de scrutin -- avant le 26 mars dernier... --, il citait constamment René Lévesque.

Mais sait-on vraiment ce que René Lévesque penserait des débats actuels? Martine Tremblay, qui a été sa collaboratrice dès les années 70 et qui a occupé le poste névralgique de chef de cabinet, souligne d'abord que plusieurs lui posent cette question sur de nombreux sujets. «C'est un signe que, vingt ans après sa mort, il nous manque toujours», note-t-elle. Le personnage est devenu «un étalon» (au sens d'«étalon de mesure»). «Non, enfin», se reprend-elle, un sourire dans la voix, «pas "étalon", je veux dire une borne, une référence.» Mais selon Mme Tremblay, il est difficile de dire dans quel sens René Lévesque aurait tranché.

Le biographe Pierre Godin, qui publie ces jours-ci une synthèse en 720 pages de ses quatre tomes sur le parcours du «grand petit homme» (René Lévesque - Un homme et son rêve, Boréal), répond d'abord ceci: «Faire parler les morts, ce n'est pas mon métier.» Puis, il risque quelques pistes à partir des contradictions du personnage. D'abord, note Godin, «les contraintes, il n'aimait pas beaucoup ça». Lévesque, rappelle-t-il, a eu du mal à accepter le principe même de la loi 101. On peut donc imaginer qu'il aurait été réticent à propos des limites à la participation politique (éligibilité, pétitions, etc.) que comporterait la citoyenneté québécoise définie par les projets de loi récemment déposés par le PQ de Pauline Marois. «Mais c'est sûr qu'il serait d'accord avec l'objectif de fond, [soit] redresser la situation de la francisation», dit Pierre Godin. Le biographe ajoute que, mort en 1987, Lévesque «aurait évolué comme tout le monde depuis ce temps-là, en fonction du monde d'aujourd'hui».

Outre ses réalisations, ce sont les circonstances dans lesquelles il a quitté ce monde qui ont contribué à construire la référence Lévesque. Peut-être que s'il était décédé deux ans plus tôt, peu après sa démission, par exemple, les choses auraient été légèrement différentes. Pour avoir vécu cette époque, Martine Tremblay en est certaine: «En 1985, c'était devenu une sorte d'indésirable dont tout le monde souhaitait le départ.» Puis, en 1986, Lévesque publie ses mémoires. Succès de librairie inouï, plus de 100 000 exemplaires s'envolent. «On redécouvrait le Lévesque qu'on avait tant aimé avant 1984.» Martine Tremblay travaillait avec René Lévesque à l'époque sur les projets de télévision du premier ministre nouvellement retraité. «Il avait retrouvé l'affection des gens» et les offres de conférences, d'entrevues, de rencontres, pleuvaient.

À la sortie de son livre, intitulé Derrière les portes closes - René Lévesque et l'exercice du pouvoir, en avril 2006, Martine Tremblay avait critiqué le dernier tome de Pierre Godin, L'Homme brisé. Elle reprochait à ce dernier d'avoir soutenu que le fondateur du PQ, après sa démission, était entré «dans la période la plus noire de sa vie». Cette semaine, M. Godin a nuancé sa version: «Il est vrai qu'il avait rebondi après sa démission», après s'être réconcilié avec sa femme; il avait «accepté de ne plus faire de politique», il avait fait son voyage autour du monde, des conférences, des contrats pour la télévision. «Il était sur un high quand il est mort», souligne M. Godin.

C'est dans cette atmosphère de popularité retrouvée et de paix intérieure reconquise que, subitement, René Lévesque s'éteint. Le personnage avait marqué l'imaginaire de son vivant, avait accompli des travaux d'Hercule. On l'avait poussé vers la sortie, mais il avait eu le temps de revenir en grâce dans l'opinion publique.

Son décès en 1987, alors qu'il était encore dans la soixantaine, a donc été ressenti comme «prématuré, soudain, inattendu», analyse son successeur à la présidence du Parti québécois, Pierre Marc Johnson. «Il avait incarné un certain mouvement de recherche de reconnaissance chez les Québécois comme nul autre chef de gouvernement avant lui. En ce sens-là, il était une icône.» Sa mort, au moment où elle est survenue, a «cristallisé tout ça», ajoute Johnson. Les émissions spéciales, le deuil, les funérailles, etc., ont ramené à la mémoire le parcours incroyable de celui qui se faisait vouvoyer en privé mais dont les «gens ordinaires» se sentaient si proches qu'ils le tutoyaient spontanément.

Cette «cristallisation» a des effets politiques immédiats. Chez les nationalistes, elle met définitivement fin à ce qu'on avait appelé le «syndrome postréférendaire». On a envie de reprendre le combat. Pierre Marc Johnson, tenant de l'affirmation nationale, avait déjà de la difficulté avec son propre leadership. Le député-poète Gérald Godin avait réclamé sa tête et le retour de Jacques Parizeau quelques semaines plus tôt. La mort du père de la souveraineté a accéléré le départ de Johnson, qui part le 10 novembre. M. Johnson le reconnaît lui-même aujourd'hui: «Je savais que sa mort entraînerait les débats de ce que j'appelle les dépouilles de l'héritage idéologique [et que] ça traînerait en longueur.» Il ajoute: «J'étais passé à travers quelque chose d'un peu analogue au décès de mon père. Je sais comment [le fait de] se saisir de la mémoire de quelqu'un immédiatement après sa mort peut représenter des situations presque intolérables.»

Paradoxe, la mort de Lévesque -- qui, ayant opté pour le «beau risque» quelques années plus tôt, avait eu de bons mots pour l'accord du Lac Meech -- ravive la position des «purs et durs»: «Je savais que ceux qui se serviraient de sa mort, ce serait les purs et durs, ceux qui, au PQ, n'ont jamais hésité devant quoi que ce soit pour se donner un peu de consistance. On compense sa marginalité par ce qu'on peut. Et, effectivement, ce sont les purs et durs qui se sont revendiqués de lui alors que ce sont eux qui lui ont rendu la vie si difficile politiquement. C'est paradoxal, mais c'est tout à fait péquiste», conclut M. Johnson.


Vos réactions


René Lévesque: un être exceptionnel et ambivalent. - par claude poulin
Le jeudi 01 novembre 2007 17:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 14:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 13:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 13:00

Langue, sexe, culte, culture, égaliberté : de René à Binoche et Jolie - par Denis Beaulé
Le jeudi 01 novembre 2007 12:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 11:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 11:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 11:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 10:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 10:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 10:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 10:00

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Le jeudi 01 novembre 2007 08:00

Victime des intégristes - par andré michaud
Le jeudi 01 novembre 2007 08:00

@ Jacques Noël - par Gilles Bousquet
Le jeudi 01 novembre 2007 08:00

Pour d'autres Renés.... - par stephen Sauvé (trobador@videotron.ca)
Le jeudi 01 novembre 2007 07:00

Lévesque a kidnappé la cause - par jacques noel
Le jeudi 01 novembre 2007 06:00

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