Papa, maman et les autres

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Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du jeudi 01 novembre 2007

Mots clés : Mariage et divorce, Famille, Québec (province)

La famille de demain saura-t-elle s'ouvrir aux modèles non traditionnels?

70 % des enfants issus de familles séparées n'ont aucun problème particulier.

Photo: Jacques Nadeau

Alice vit avec sa mère, son beau-père et ses trois soeurs à géométrie variable, soit sa «vraie» soeur, sa demi-soeur et la fille de son beau-père. À elle seule, sa famille réunit plusieurs des modèles familiaux qui sont en train de s'implanter au Québec en dépit d'une législation qui continue à perpétuer un modèle plus traditionnel. Mais le décalage grandit, et collectivement l'heure est venue de s'ouvrir à ces nouvelles réalités individuelles, estime le Conseil de la famille et de l'enfance, qui lance aujourd'hui une réflexion sur la famille de demain, celle de 2020 pour être plus précis.

Plusieurs universitaires se sont prêtés à ce savant exercice de prospection imaginé conjointement avec le Conseil du développement de la recherche sur la famille du Québec. Ils présenteront aujourd'hui et demain à Trois-Rivières des scénarios allant du noir au rose, en passant par toute une palette de gris. Chose certaine toutefois, si c'est le statu quo qui l'emporte, il vaudra peut-être mieux oublier le rose, prévient d'emblée Marie-Christine Saint-Jacques, professeure à l'École de service social de l'Université Laval.

Cette dernière s'est particulièrement intéressée aux milliers d'enfants qui vivent dans une famille atypique. Au Québec, un enfant sur trois vit dans une cellule familiale autre que celle formée par le couple papa-maman. Contrairement à la croyance populaire, ces jeunes s'en tirent somme toute assez bien. «Je dirais qu'il y a eu une construction sociale de l'enfant du divorce. Dans la population en général, et plus spécialement dans les milieux éducatifs, on entend beaucoup le "c'est normal, c'est un enfant du divorce" pour justifier certains troubles de comportement ou même des retards d'apprentissage.»

Pourtant, 70 % des enfants issus de familles séparées ne vivent aucun problème particulier, observe Mme Saint-Jacques. Là où le bât blesse, c'est donc moins du côté des individus que du côté de la collectivité elle-même. Le Québec n'a en effet pas encore vraiment appris à se séparer, bien qu'il le fasse de plus en plus. Au banc des accusés: une stigmatisation toujours présente qui cohabite maintenant avec une banalisation grandissante de la séparation. «Ce n'est pas parce que 30 % des enfants vivent la séparation avant 10 ans qu'il faut la banaliser. D'un point de vue individuel, ç'a toujours le même poids, peu importe l'âge de l'enfant.»

Le grand défi des familles de demain sera donc de valoriser le développement d'une diversité familiale capable d'ouvrir la porte à d'autres modèles, croit fermement la chercheuse. Mais pour cela, la société devra y mettre du sien. «Il y aura toujours des familles plus à risques. Les parents en conflit peuvent rendre le divorce très pathologique. Mais on peut freiner cette dynamique-là en faisant appel à plein d'acteurs, et pas seulement aux intervenants sociaux. C'est le monde juridique qui doit prendre le pas, tout comme le monde scolaire et la société dans son ensemble doivent changer leur discours.»

Cette remise en question ne pourra passer à côté des nouveaux visages de la parentalité qui, en dehors des liens conjugaux ou du sang, repensent patiemment la famille au quotidien. Au premier chef, il faudra s'attarder au rôle des beaux-parents, qui cumulent plusieurs décennies d'expérience. «Le rôle de beau-parent s'institutionnalise un peu plus. On sent que des modèles se développent, mais toute la réflexion reste à faire», croit Mme Saint-Jacques.

De nouveaux liens de solidarité

Sur le plan juridique, il y a en effet tout un terrain à explorer, confirme Marie Pratte, professeure titulaire de droit à l'Université d'Ottawa. «En matière de filiation, nombreux sont les silences et les noeuds que le législateur a laissés en suspens. Dans les prochaines années, je crois qu'il n'aura d'autre choix que de se pencher sur la question du statut du beau-parent, tout comme je suis certaine qu'il devra aussi examiner une pluriparentalité élargie, notamment dans le contexte de l'adoption et de la procréation assistée.»

Certes, le droit de la famille n'est plus aussi rigide qu'à une époque pas si lointaine. Il s'est en effet beaucoup privatisé et le réseau familial s'est réorganisé, convient Mme Pratte. «C'est intéressant comme phénomène parce qu'on assiste à la fois à un rétrécissement et à un renforcement du réseau de solidarité familial. Dès lors, on peut se demander si ce mouvement ne va pas se poursuivre dans les prochaines années pour créer une nouvelle constellation familiale avec le conjoint de fait ou le beau-parent, par exemple.»

Le problème, c'est que le droit limite le nombre de parents à deux, ce qui laisse en plan plusieurs nouveaux modèles parentaux, au premier chef celui du beau-parent, qui ne jouit d'aucun statut particulier. «Dans notre droit civil actuel, on ne dissocie pas le titre de la fonction parentale, sauf dans de rares exceptions. Mais il serait possible de le faire si on y introduisait plus de souplesse.» Ce faisant, on pourrait alors reconnaître certains droits et responsabilités au beau-parent, tout en n'empiétant pas sur le droit des parents.

Le défi sera de distinguer parenté, qui cumule le titre et la fonction de parent, de la parentalité, qui s'en tient strictement à la fonction de parent. «C'est délicat, convient la chercheuse. Il est très difficile de savoir où tracer la ligne et c'est pourquoi on hésite depuis si longtemps à le faire.» Mais le temps est venu de trancher. «Le modèle est déjà bien implanté dans la société. On ne peut pas rester avec une logique de substitution comme celle qui a toujours prévalu. Il faut introduire une logique d'addition plus souple et mieux adaptée à la réalité.»

Cette logique d'addition aurait également le mérite de venir combler plusieurs défaillances introduites dans la loi, notamment sur les plans de l'adoption et de la procréation assistée. «Jusqu'en 2002, un enfant avait deux parents, un homme et une femme. La Nature servait alors de balise à la filiation. Mais depuis qu'on a reconnu que l'enfant pouvait avoir deux parents de même sexe, cet argument ne tient plus», croit Mme Pratte, qui estime légitime de se demander pourquoi, si on permet à un enfant d'avoir deux mères, il ne pourrait pas aussi avoir un père en plus.

En Ontario, un jugement en Cour d'appel a d'ailleurs récemment décidé que, pour l'intérêt de l'enfant, la loi pouvait lui reconnaître trois parents. De telles demandes risquent fort d'être entendues dans les cours du Québec sous peu, selon la juriste. «Dans le contexte de la procréation assistée, le législateur devra toutefois faire preuve de prudence. Pour régler toutes ces questions-là, il va devoir faire attention à ne pas confondre parenté et parentalité, ce qu'il a fait en 2002.»

Chose certaine, le décalage entre le droit et la réalité devra être comblé tôt ou tard. L'occasion se prête à un grand ménage, croient les deux chercheuses, qui prêchent pour une valorisation des modèles familiaux à grand renfort de souplesse et d'imagination. Une réflexion qui se poursuivra bien après ce symposium, avec la tenue notamment d'une consultation puis d'un colloque, qui devrait venir sceller le tout, en octobre 2008.


Vos réactions


La cohérence viendra - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le jeudi 01 novembre 2007 10:00

la chercheuse peut arreter de chercher - par normand chaput
Le jeudi 01 novembre 2007 09:00

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