Opinion
Programme de français lié à la réforme de l'éducation - La vision des vrais experts
Mots clés : réforme, Éducation, Québec (province)
Dans son texte paru dans la rubrique Idées du journal Le Devoir le 24 octobre dernier, Paul Inchauspé, qui a présidé en 1994 le groupe de travail sur l'actuelle réforme de l'éducation, présente les enseignants de français d'hier -- dont je suis -- comme de simples techniciens. Il anticipe que les enseignants de demain, grâce aux nouveaux programmes de français au secondaire, devraient accéder au statut de «professionnel» de l'enseignement du français. Cela me paraît une approche bien réductrice des différents problèmes liés à l'enseignement du français au Québec. Je m'explique.
Je parle aussi de tous les autres, beaucoup plus nombreux, qui n'ont pas attendu la réforme pour s'investir de manière professionnelle dans la difficile tâche qui leur incombe d'amener les jeunes à lire, parler et écrire correctement. Ceux-là, et ils sont majoritaires, n'ont jamais évalué en utilisant le type de tests que vous évoquez («cochez oui, cochez non») puisque, en classe de français, ce sont des tâches beaucoup plus complexes de lecture et d'écriture qui sont évaluées, et ce, de manière beaucoup plus sérieuse que celle que vous décrivez comme une norme. [...]
Cette règle semble être celle des rédacteurs des programmes de français du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS). Le programme de français au secondaire n'est pas un si mauvais programme en soi, mais il présente de sérieuses lacunes qui ont été mises en évidence par différents partenaires du MELS lors de sa phase de validation.
M. Inchauspé décrète que la formulation du programme du secondaire est limpide et pas du tout «jargonnante», comme cela peut se vérifier, selon lui, dans d'autres nouveaux programmes disciplinaires. Bizarrement, à moi qui ai enseigné pendant 19 ans au secondaire et qui ai eu l'occasion de mettre en application plusieurs programmes de français, qui ai agi comme conseillère pédagogique durant 14 ans au secondaire, qui ai collaboré à l'écriture de matériel didactique pour l'enseignement du français, le programme actuel paraît tout le contraire de «limpide».
Comment expliquer cela? Serait-ce parce que je fais partie du lot de gens de mauvaise foi auxquels M. Inchauspé fait allusion dans son article? Comment se fait-il que, pour ma part, je trouve ce programme passablement «jargonneux»? Qu'est-ce qui me le rend difficile à interpréter, insuffisamment clair, en ce qui concerne tant la hiérarchisation des apprentissages (tous étant mis sur le même pied) que leur progression (rien n'indiquant à quel moment il vaut mieux aborder tel ou tel contenu notionnel avec les élèves)? Plusieurs didacticiens du français, membres de notre association, déplorent autant que moi les complications dans la présentation, l'organisation et les explications de ce programme, qui ne peuvent que confondre et rebuter les enseignants de français. Car, entendons-nous bien, ce n'est pas parce qu'un programme est «détaillé» et présente tout un amas d'informations qu'il est forcément précis et explicite.
L'AQPF a demandé une simplification de ces programmes afin qu'il soient plus clairs pour les enseignants de français qui, pour la plupart, ne reçoivent que peu -- parfois pas du tout -- de formation leur permettant d'en comprendre la logique et de le mettre en application de la meilleure façon. L'AQPF a aussi réclamé qu'on définisse mieux la place de la littérature dans les programmes, qu'on y introduise des contenus notionnels précis permettant de baliser le parcours culturel des élèves tout au long du secondaire.
Pour la réussite des élèves
Je suis pourtant d'accord avec M. Inchauspé lorsqu'il mentionne que les contenus des programmes de français n'expliquent pas à eux seuls les difficultés en français de nos jeunes; cela apparaît évident puisque, de toute manière, ces difficultés sont bien antérieures aux récents programmes et, de plus, parce qu'une grande quantité d'enseignants en sont encore à explorer les rudiments de ces programmes tant la formation est absente ou lacunaire.
M. Inchauspé propose de se questionner sur les conditions d'application du programme. Bien sûr! Comment réussir à faire de la «pédagogie différenciée», de la médiation, à mettre les élèves en projet, à les guider, à mesurer leurs progrès tout au long de l'apprentissage, à leur permettre d'interagir, à les regrouper en équipes pour discuter autour de la littérature (quelle littérature?), à les faire écrire le plus souvent possible, à les aider dans la révision de leurs textes, à les corriger, à les évaluer adéquatement, commentaires à l'appui... alors que les classes débordent, qu'on intègre maintenant dans les classes régulières des élèves en graves difficultés, des élèves (de plus en plus nombreux) ne connaissant pas la langue française, etc.?
Il faut donner à cette réforme les moyens de ses ambitions et arrêter d'envoyer au front de jeunes conseillers pédagogiques insuffisamment formés ainsi que des enseignants désemparés à qui on demande de s'adapter à de nouveaux programmes à toutes les décennies, quand ce n'est pas à tous les cinq ans. Si on prétend que certains de nos politiciens sont des girouettes, que penser de ceux qui s'acharnent à rédiger de nouveaux programmes avant que les précédents n'aient eu le temps d'être mis en oeuvre et éprouvés dans nos écoles?
Une commission pour le français
Dans son mémoire présenté en 2001 aux États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, l'AQPF proposait la création d'une commission permanente autonome pour l'enseignement du français. Son double mandat serait d'analyser les problématiques liées aux programmes, à l'évaluation et à la formation des enseignants de français et, surtout, d'émettre des recommandations pour s'assurer que les conditions soient en place pour garantir un enseignement du français de qualité.
J'ai réitéré cette demande dans un plaidoyer rédigé en 2006 dans la revue Québec français, en appui aux didacticiens du français de l'Association internationale de la recherche en didactique du français (AIRDF) qui faisaient écho à la proposition de 2001 de l'AQPF. Nous pensons qu'une telle mesure est pressante et représenterait un levier par excellence pour atteindre notre objectif: la maîtrise de la langue française par les jeunes Québécois. Et aussi pour nous assurer que, malgré les gouvernements successifs, les efforts se poursuivent dans le même sens. [...]
La ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, a dernièrement confié que le dossier du français est une priorité absolue pour son gouvernement. Il était plus que temps qu'un signal du genre soit donné. Reste maintenant à nous épargner les raccourcis simplificateurs dont les premières victimes seraient nos élèves. Et ce n'est certes pas la dictée, même administrée trois fois par semaine en classe de français, qui va résoudre les problèmes dans l'enseignement du français au Québec, pas plus que les lacunes dans la qualité de la langue écrite et parlée des élèves. Cela, tous les didacticiens et les spécialistes de la langue pourront le confirmer.

