Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue - Caméra sur un peuple invisible

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Odile Tremblay
Édition du lundi 29 octobre 2007

Mots clés : Richard Desjardins, Le Peuple invisible, Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Culture, Cinéma, Québec (province)

Un personnage du Peuple invisible, de Richard Desjardins et Robert Monderie.

Rouyn-Noranda -- Depuis deux jours, il n'est question ici que du documentaire de Richard Desjardins et Robert Monderie, Le Peuple invisible, sur l'histoire et la situation des Algonquins, disséminés en Abitibi-Témiscamingue. Malaise ou rage de certains Blancs, grande émotion des autochtones venus nombreux, soulagement des cinéastes dont le film, lancé samedi soir en grande première du festival abitibien, fut ovationné. Remous et remises en question. Après un passage aux Rencontres du documentaire, il sortira le 23 novembre dans une quarantaine de salles du Québec. Ça brassera davantage.

Ce samedi était agité avant même la projection du troublant documentaire. Un avion venu de Montréal subit douze heures de retard à cause d'un ciel brouillé. Jacques Matte, le président du Festival, se trouvait à son bord avec une trentaine d'invités. Mais, au dehors, la première neige a pris le relais du brouillard. Puis les discours ont commencé.

Benoît Pelletier, le ministre des Affaires autochtones pour le gouvernement du Québec, n'a pas glissé un mot sur la situation des Algonquins, alors que le festival ouvrait avec ce film devant plusieurs chefs et membres de leurs communautés. Cela dit, son homologue fédéral, invité à l'ouverture, ne s'est pas présenté...

De ce peuple, d'ailleurs divisé par deux conseils tribaux, on ne connaît pas grand-chose. Neuf mille Algonquins sont répartis dans une dizaine de communautés, réserves ou terres des Oblats, certaines plus développées, d'autres abandonnées à leur misère crasse. La colonisation au XXe siècle, la construction de barrages qui empêchaient la pêche et la circulation riveraine, les politiques d'assimilation ont ébranlé 5000 ans d'histoire.

Richard Desjardins l'admet lui-même: «Le Peuple invisible possède une fonction avant tout pédagogique. Parce que ce qui est dit dans le film nous est collectivement inconnu.» Ce documentaire offre un cours didactique, avec la voix hors champ du chanteur cinéaste, cours au demeurant extrêmement instructif, qui remet en question en dernière partie la condition actuelle des Algonquins, avec des témoignages de vies brisées.

À l'heure où le débat sur les accommodements fait rage au Québec, le silence entourant la situation des autochtones démontre l'urgence de rappeler que l'on a nous-mêmes arraché aux Premières Nations leurs traditions et leur culture, sans regrets ni excuses.

«Ce film interpelle notre conscience collective», disait hier Ghislain Picard, qui dirige au Québec l'Assemblée des premières nations. Vrai!

On remonte le fil d'une histoire jamais enseignée dans nos manuels, avec des traités violés dès le XVIIIe siècle, des territoires spoliés, des victimes (comme d'autres communautés autochtones) d'une politique sauvage d'assimilation et des pertes de repères culturels. Oh! le terrible épisode des pensionnats, où les enfants étaient séparés de leurs parents dix mois par année, sans droit de parler leur langue, la majorité d'entre eux étant agressés sexuellement. Ils ont reproduit ensuite souvent violence et abus. Richard Desjardins parle d'un ethnocide.

Si les Algonquins ont accepté de faire confiance au duo, c'est qu'ils respectaient les cinéastes de L'Erreur boréale, une attaque contre les grandes compagnies papetières. «Ma zizique nous a sans doute aidés aussi», dit Desjardins en riant. Recherche incluse, le tandem a investi sept ans de travail sur ce film.

Les Algonquins n'y camouflent ni leurs faillites, ni la violence, ni leur immense détresse. Ils ne se donnent pas le beau rôle, mais les Blancs reçoivent surtout le blâme en plein visage. Les cinéastes n'ont pas contre-interrogé les politiciens ou voisins blancs (un seul couple témoigne des frustrations liées aux droits de chasse et pêche des autochtones, mais admettent qu'ils ne voudraient jamais être Indiens...). Le Peuple invisible manque de nuances. «Mais le but était de donner la parole aux Algonquins», explique Desjardins.

Les documentaristes montrent du doigt l'inertie du gouvernement du Québec plus que celle du fédéral, au risque de faire déraper le débat sur des questions de compétence. D'ailleurs, le ministre Pelletier s'en est montré vexé à la fin de la projection. Mais le Québec s'est-il vraiment occupé de cette poignée d'Algonquins? Ces derniers assurent que l'on ne répond pas à leurs appels téléphoniques...

«Il serait dommage que les spectateurs ratent l'occasion de repartir sur de nouvelles bases de partage avec les autochtones, estime l'anthropologue Rémi Savard. Desjardins nous fait un cadeau. Prenons-le. Ce n'est pas un film sur les Indiens. C'est un film sur nos rapports avec les Indiens. Aucun vrai débat sur l'identité n'est possible sans eux.» Rémi Savard fut expert-conseil sur Le Peuple invisible, particulièrement pour le segment historique.

Le Peuple invisible n'ouvre guère sur des voies de solution, notamment pour une certaine jeunesse (à l'alarmant taux de suicide) qui souvent ne parle pas algonquin et ne caresse aucun avenir de chasse et de pêche. «Ce n'est pas à nous de trouver des voies pour leur futur», rétorque Desjardins. Aux yeux de Robert Monderie, une chose est certaine: l'amélioration des conditions de vie des Algonquins passera par l'acquisition de territoires, quelle que soit leur façon de l'exploiter. «Et c'est le Québec qui contrôle le territoire, rétorque Desjardins. D'où sa responsabilité dans l'affaire.»

L'Erreur boréale avait débouché en 1999 sur la création d'Action boréale, un groupe d'intervention qui a ébranlé les politiques en matière de foresterie. «Il est trop tôt pour dire si un groupe similaire sera formé. On verra après la sortie commerciale du film, déclare Desjardins. Mais les Algonquins en émettent le souhait...»

Hier matin, lors d'une passionnante conférence de presse, les cinéastes ont cédé souvent la parole aux membres des communautés algonquines. Leurs divisions internes ne les ont pas empêchés d'apprécier le film et de s'en montrer extrêmement émus, nous livrant des récits personnels d'enfance dévastée au pensionnat, de violence subie par les femmes, de détresse et parfois d'espoir.

«Tout ce qui est dans Le Peuple invisible est vrai», déclarait Jimmy Papatie qui travaille à bâtir un vrai village dans la communauté de Kitcisakik, privée d'eau et d'électricité.

Les Algonquins ne supportent plus ni le mépris ni les vaines promesses. Ce film leur semble une porte ouverte sur ce qu'ils n'ont jamais connu: le respect. Îuvre didactique que Le Peuple invisible? Oui, mais d'un didactisme nécessaire.

***

Odile Tremblay se trouve à Rouyn-Noranda à l'invitation du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue.


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