Grandeur et décadence des immeubles publics
Mots clés : luxe, architecture, immeubles publics, Construction, Culture, Québec (province)
Architecture du pouvoir et pouvoir de l'architecture

Photo: Pedro Ruiz
Lui-même a contribué à la construction de l'hôtel de ville de style Second Empire et à la création du parc du Mont-Royal sous la tutelle esthétique du génial Frederick Law Olmsted. Que penserait-il de la Place Ville-Marie, d'Habitat 67 ou du quartier général de la Caisse de dépôt et placement? Et que dirait Charles-Joseph Coursol de la mairie de l'arrondissement de Ville-Marie, notamment ces nouveaux édifices de classe mondiale? Comment jugerait-il les bureaux du pouvoir municipal, pas très différents d'un cabinet de dentiste, installés au cinquième étage de la très banale Place Dupuis?
«Les lieux de représentation du pouvoir parlent beaucoup», commente à la place du défunt maire le bien portant Dinu Bumbaru, directeur des programmes du groupe Héritage Montréal, toujours prêt à tirer des leçons du passé. «Tout projet un tant soit peu d'envergure semble maintenant condamné en partant. On entend toujours les mêmes reproches: "Ça coûte cher, pourquoi on investirait là-dedans?" L'hôtel de ville de Montréal et le parc du Mont-Royal représentaient de grandes dépenses pour de grandes réalisations dont on ne voudrait pas se priver aujourd'hui. Ce n'était pas pompeux ou prétentieux, c'était de la qualité, fait pour durer. Aujourd'hui, il y a combien de lieux financés par la Ville ou l'État qui ne valent pas plus qu'un bungalow avec garage double? À la limite, la capacité d'enraciner la civitas dans un bâtiment ne semble plus très forte. On dilue l'idée de l'architecture civique au nom d'un hyper-pragmatisme exacerbé. Ce qui intéresse maintenant notre société, c'est combien ça coûte, pas ce que ça représente.»
Et pan! Le cas de Ville-Marie frappe parce qu'il regorge d'avenues alternatives potentielles dans le Vieux-Montréal ou au centre-ville, bref, dans le secteur qui a valu à Montréal le titre de ville UNESCO du design. C'est pourtant loin d'être le seul cas tristounet. La plupart des mairies d'arrondissement occupent des locaux plus ou moins semblables, toujours aussi moches et aussi médiocres. La mairie du Plateau Mont-Royal vivote à l'intersection Laurier et Saint-Laurent. Celle d'Ahuntsic-Cartierville vient tout juste de décider de regrouper ses quelque 160 employés dans les espaces industriels de la rue Chabanel.
«Montréal semble en train d'imiter les réalisations les plus désolantes des banlieues des années 70 et 80», juge l'urbaniste Gérard Beaudet, directeur de la faculté d'aménagement de l'Université de Montréal. Il cite le cas de Brossard, où l'hôtel de ville a déjà occupé un étage de centre commercial. «On voulait et on veut encore faire très "peuple" et très économe. Seulement, cette pratique donne l'impression de subordonner la dimension symbolique et politique à la dimension de gestion.»
Dans le tout récent documentaire Durs à cuire, le chef Normand Laprise dit déplorer que le maire de Montréal ne fréquente pas son prestigieux restaurant Toqué! parce que le luxe serait suspect. En décembre 2004, Gérald Tremblay, dont la réputation d'économe est proverbiale, a demandé le remboursement d'un repas pour quatre convives à 21,53 $...
«Avant, on avait des colonnes ioniques; aujourd'hui, on a des colonnes comptables», résume dans une autre formule coup-de-poing le directeur des programmes d'Héritage Montréal. Il relie ce misérabilisme architectural à une sorte de syndrome post-olympique.
Un style provincial
Comme la peinture décrite par Léonard, l'architecture est donc aussi une cosa mentale, une chose de l'esprit, une affaire de concepts, d'idées et de principes. La manière dont une société se conçoit, la façon dont un pouvoir se perçoit, s'y affirment avec force et puissance. Toute l'Égypte pharaonique est dans la pyramide, comme la France monarchiste se concentre à Versailles, comme l'Allemagne démocratique du patriotisme constitutionnel s'expose en toute transparence dans le nouveau Reichstag.
«L'architecture sert d'abord et avant tout à montrer ce à quoi elle sert», résume la professeure Lucie K. Morrisset, de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, à l'UQAM. Elle reprend l'exemple du style Second Empire, né en France pour glorifier l'idée nationale à l'aide d'un éclectisme puisant aussi bien dans l'Antiquité que dans les renaissances florentine et française. Rendu en Amérique, ce style de la grande famille beaux-arts a fortement marqué Eugène-Étienne Taché, le plus célèbre architecte du pouvoir québécois, concepteur de l'hôtel du parlement, de l'hôtel de ville et du manège militaire de Québec.
«On parle aussi du style provincial, créé au lendemain de la Confédération, ajoute la professeure. Taché est responsable des grands édifices du pouvoir qui ont façonné Québec au XIXe siècle. C'est lui aussi qui a imposé la devise "Je me souviens".»
Les styles se perdent, se créent et se transforment au gré des mutations sociopolitiques. Seulement, il semble tout aussi insupportable à la professeure Morrisset de regretter ce passé qu'il lui apparaît nécessaire de comprendre où se trouve le pouvoir et comment celui-ci se représente dans notre société de la modernité avancée.
«Le rapport entre le pouvoir et la société a énormément changé depuis le XIXe siècle. Nous sommes passés à un régime démocratique où il apparaît plus approprié d'exprimer la société dans son ensemble et dans sa complexité. Les immeubles qui expriment cette réalité me semblent par exemple plus concentrés dans le domaine économique. La permanence de la Caisse de dépôt ne l'illustre-t-elle pas très bien? On y sent le pouvoir de toute la société à travers l'économie.»
La forêt de gratte-ciels du centre-ville montréalais concentre tout autant notre réalité. Au fond, c'est bien là que s'expose un des principes centraux d'organisation de notre société gérée et de notre monde mondialisé.
Cela étant noté, si Mme K. Morrisset reconnaît le concentré d'utilitarisme des nouvelles mairies d'arrondissement, elle est loin de s'en désoler. Avec elle, on repassera pour les idées de décadence et de médiocrité. «La seule idée selon laquelle on faisait mieux dans le bon vieux temps me répugne, dit-elle. Seulement, il faudrait maintenant trouver une manière d'exprimer la démocratie participative», ajoute-t-elle, citant l'allégorie proposée par la sculpture Dialogue avec l'histoire (1987) de l'artiste français Jean-Pierre Raynaud, à Québec. Ce monument en dialogue avec le buste de Louis XIV sur la place Royale se compose d'un très grand bloc de marbre, surmonté d'un plus petit bloc. «Au monarque absolu répond un petit groupe de dirigeants porté par l'énorme socle social.» Touché. Même si, dans les faits, le peuple de Québec aime détester cette oeuvre...
Demeures des puissants
Le pouvoir ne se montre pas que là, évidemment. L'architecture domestique des puissants offre un autre cas de figure. La résidence castellisée de Pauline Marois a récemment fait glousser les tribunes téléphoniques et réjoui les caricaturistes. La somptueuse demeure bourgeoise pastiche l'hergéen Moulinsart, le château du capitaine Haddock, lui-même inspiré de Cheverny, dans la vallée de la Loire. Le manoir Marois peut aussi, étrangement, faire penser à l'édifice de la Cour suprême du Canada, ce qui stimule la réaction sardonique compte tenu des opinions plutôt sécessionnistes de la châtelaine de l'île Bizard, fille de Grégoire, garagiste de Lévis.
«En découvrant les images du domaine, j'ai plutôt pensé à certaines anciennes résidences cossues du haut Westmount ou des hôtels particuliers du Golden Square Mile», commente Dinu Bumbaru. «Ces maisons remarquables s'inspiraient de l'architecture traditionnelle du Québec. Elles recherchaient moins le luxe à tout prix qu'un enracinement dans le vernaculaire. On est dans le même monde des inspirations. On peut très facilement reconstruire une maison canadienne. Ce qui est plus intéressant, c'est de s'inspirer des traditions du XVIIIe ou du XIXe siècle pour créer autre chose. C'est un choix esthétique qui est aussi une déclaration publique.»
Dans ce domaine de l'architecture domestique du personnage public, le modèle montréalais, québécois et canadien le plus remarquable demeure celui de Pierre Elliott Trudeau. La résidence de style art déco a été la dernière construite dans le fameux Golden Square Mile. L'ancien premier ministre l'a amoureusement bichonnée. «La maison de Cormier est classée, y compris son mobilier, explique M. Bumbaru. Trudeau a acquis cette "Gesamtkunstwerk" [oeuvre d'art complète], il ne l'a pas construite. Mais il y a là un geste symbolique très fort, un choix savant et éduqué. Ce n'est pas seulement du pied carré avec laveuse-sécheuse, on se comprend; ce n'est pas une "monster house" avec colonnade de plastique en façade: c'est une demeure remarquable.»
Les résidences officielles des dirigeants n'existent presque pas au Québec. L'ancien domaine de Spencer Wood, dans l'actuel parc du Bois-de-Coulonge, à Québec, a servi de résidence vice-royale de 1854 à 1966, jusqu'au tragique incendie dans lequel périt le lieutenant-gouverneur Paul Comtois. Après la petite affaire de l'«Élysette», dans les années 1990, un appartement de fonction du premier ministre a été aménagé dans l'édifice Price, dans le Vieux-Québec. Dans la métropole, Jean Charest habite sa propre maison familiale, une belle victorienne de Westmount. Le chef de l'opposition officielle n'a droit qu'à une allocation de séjour, comme tous les députés.
Ottawa traite autrement ses dirigeants, comme la plupart des pays du monde en fait. La gouverneure générale a droit à deux résidences officielles, Rideau Hall et la citadelle de Québec. Stephen Harper loge au 24 Sussex Drive, résidence officielle du premier ministre depuis les années 1950. Le manoir de 34 pièces aurait besoin d'une sérieuse remise aux normes, par exemple pour le rendre moins énergivore. Le leader de l'opposition vit officiellement à Stornoway, dans le quartier des ambassades. Lucien Bouchard avait refusé d'y habiter quand il dirigeait le Bloc tandis que Preston Manning, le chef allianciste, avait suggéré à l'époque de transformer Stornoway en salle de bingo avant de s'y installer lui-même.
«Le gouverneur général et le premier ministre logent dans des maisons bourgeoises transformées en résidences officielles, note le professeur Beaudet. L'Élysette est sur ce modèle. Ces maisons de fonction rappellent en fait les liens qui unissaient la grande bourgeoisie et la classe politique à une certaine époque. D'autres, comme Maurice Duplessis, ont choisi de résider à l'hôtel, peut-être pour ne pas sursignifier la présence du pouvoir à Québec. Nos politiciens ont une drôle de relation avec l'architecture, comme avec les arts en général... »
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Montrons nos visages. - par Jaber Lutfi
Le dimanche 28 octobre 2007 11:00

