Un pays à deux vitesses
Mots clés : Nadeem Hamed, égalité, chalouar kamiz, Femme, Pakistan (pays)
La situation de la femme illustre le fossé qui se creuse entre les Pakistanais modernes et traditionnels

Photo: Agence Reuters
«Nous avons dû travailler avec les communautés», raconte le général Nadeem en entrevue avec Le Devoir. «Dans 90 % des cas, ce ne fut pas un problème.» Les problèmes se sont concentrés dans la province traditionaliste de la Frontière du Nord-Ouest. «En ce qui a trait à l'égalité des sexes, cette province est très rétrograde, tandis que le Cachemire [lui aussi affecté par le séisme] est plus ouvert, continue-t-il. Dès que nous voulions faire des choses pour les femmes, par exemple en matière de santé, d'éducation ou de formation au travail, nous devions adopter une approche plus douce en mobilisant les chefs tribaux et les aînés.»
D'une certaine façon, l'expérience du général Nadeem illustre la profonde division d'un Pakistan qui vit à deux vitesses. D'un côté, une population libérale, concentrée dans les centres urbains, se permet de porter des vêtements occidentaux; de l'autre, une cohorte recroquevillée sur ses traditions et sa religion, où la femme doit s'effacer.
Car la femme pakistanaise ne s'efface pas partout. Certes, presque toutes portent le chalouar kamiz, cet habit traditionnel composé d'un pantalon bouffant, d'une tunique et d'une écharpe, la dupatta, reposant sur les épaules de façon à former un V sur la poitrine et à pendre jusqu'aux fesses. Toutefois, loin de gommer la féminité, le chalouar kamiz, de couleur vive et orné de broderies, de paillettes et de pierreries, donne aux femmes des allures de princesses sorties d'un conte des Mille et Une Nuits. Il faut sortir des villes pour que disparaissent sous les étoffes les chevelures et les visages.
La loi du Coran
«La classe moyenne supérieure vit dans un cocon», croit la féministe et activiste Nigat Saheed Khan, rencontrée à son domicile de Lahore, décoré de nombreux objets exotiques rapportés de ses voyages. Un «cocon»? Le Pakistanais le moindrement éduqué qui voit son sort économique s'améliorer et son idéologie s'assouplir ne se rend pas compte à quel point le reste du pays ne le suit pas. «Dans ma classe sociale, personne ne peut m'empêcher de faire du sport ou me dire quoi porter», illustre cette femme qui, chose rarissime au Pakistan, porte les cheveux courts, à la garçonne. «Ma classe m'appuie. Si j'avais un amoureux, l'État ne le saurait pas, mais dans le village, ça se saurait.» Et ce serait un crime.
Mme Khan, qui dirige notamment l'Institute of Women Studies de Lahore, se bat comme bien d'autres progressistes de son pays contre le houdoud, une série de lois islamiques imposées en 1979, qui punit l'adultère, le sexe hors mariage ou encore la consommation d'alcool.
En novembre 2006, le président-général Pervez Moucharraf a entrepris de moderniser le houdoud en faisant adopter une loi sur la protection des femmes. En matière de viol, les preuves circonstancielles sont désormais acceptées alors qu'il fallait auparavant quatre témoins visuels pour valider l'accusation, à défaut de quoi la victime était accusée de fornication (et risquait la prison). Les crimes d'honneur, par le biais desquels un clan lavait son honneur en assassinant une de ses femmes soupçonnée d'avoir eu un comportement indigne, ont été interdits.
«Nous n'avons pas été impressionnées, lance Nigat Saeed Khan. Un meurtre a toujours été considéré comme étant illégal, qu'il soit commis au nom de l'honneur ou non. C'est à cause des lois islamiques que le meurtrier s'en sort.» Si l'assassin offre une compensation ou des excuses à la famille de la victime, la loi islamique permet en effet d'annuler sa peine. En matière de viol, le dépôt d'accusations sera plus difficile, car il ne pourra se faire qu'auprès de juges, moins accessibles que les policiers. Au-delà de ces changements, il reste que bien des comportements personnels ne sont toujours pas tolérés par la société. Parlez-en à Sarah Akhtar, une Pakistanaise employée de l'ONU qui hypothèque son espérance de vie à trop goûter à la liberté. Sarah a en effet l'audace de se vêtir à l'occidentale et de se teindre les cheveux... rouge vif! Alors qu'elle est divorcée et vit seule, louer un appartement à Islamabad relève du défi, soupire-t-elle. «Il faut des propriétaires compréhensifs.»
À quelques reprises, des inconnus ont dit au concierge de l'édifice où elle vit qu'on allait la tuer. Cet été, lorsque le siège de la Mosquée rouge battait son plein, Sarah Akhtar et d'autres Pakistanais ont manifesté contre les intégristes religieux. Son image de rebelle occidentalisée s'est retrouvées à la une des journaux... puis sur des sites Internet de radicaux religieux. Sarah a eu peur.
Titulaire d'un passeport britannique, elle pourrait quitter son pays, comme l'a fait le reste de sa famille, plutôt que de risquer sa vie en affirmant son droit à la modernité, à une certaine sécularité... et à un petit verre de vin rouge. «Je ne suis pas mère Teresa, dit-elle, mais si je peux influencer deux personnes, je m'aimerai davantage.»
Cette tension entre villes et régions s'est aussi manifestée aux élections régionales de 2001. Pervez Moucharraf avait réservé aux femmes 33 % des sièges, pour un total de 40 030 postes. Ce geste audacieux a été très mal reçu dans les régions tribales, où bien des chefs locaux ont cherché à interdire à leurs femmes de se porter candidates. La Fondation Aurat a joué les clans les uns contre les autres afin qu'ils changent d'idée.
La Fondation Aurat a fait valoir auprès de l'un d'eux qu'en permettant à ses femmes d'être élues, il récolterait plus de sièges aux instances régionales que le clan adverse qui, lui, ne le permettrait peut-être pas! Cette tactique a fonctionné: 90 % des sièges réservés ont été pourvus.
Plusieurs analystes ont déploré que les femmes choisies n'étaient souvent que des pions sans véritable intérêt pour la chose politique. Nigar Ahmed, directrice exécutive d'Aurat, ne leur donne pas tort. «Nous voulions que ces sièges soient pourvus. Nous n'avions que faire qu'ils le soient par des femmes illettrées», raconte-t-elle en entrevue de son grand lit pendant qu'une domestique lui masse les membres, raidis par la maladie de Parkinson. «S'il avait fallu que nous n'occupions pas ces sièges, jamais nous n'aurions pu en demander d'autres.»
Le journaliste et auteur Zahid Hussain aime bien rappeler qu'il y a maintenant des femmes pilotes et policières. On les voit en effet dans la rue, portant une dupatta symbolique blanche, cousue à leur uniforme masculin. Et il y a aussi les femmes comme Riffi, qui a ouvert un salon de beauté à l'étage de son appartement avec l'argent de son frère. «Mais ma famille est différente», dit-elle dans un anglais rudimentaire.
Waziristan et Montréal, même combat?
La poétesse Shabnam Shakeel, qui écrit en ourdou, utilise son art pour que la femme pakistanaise soit enfin considérée «comme un être humain à part entière». «En tant que femme, il y a toujours une part de moi-même, une part de mes émotions, qui reste cachée. Voilà le sens de ma poésie.»
Cette femme que la popularité a placée sous de nombreux projecteurs se dit encore intimidée lorsqu'elle doit monter sur scène pour réciter ses vers «parce que je vais être jugée», dit-elle en prenant soudainement conscience de son pied découvert.
Shabnam Shakeel aime penser que la situation des femmes s'améliore dans son pays, mais sa jeunesse perdue se rappelle aussi vite à son souvenir, période pendant laquelle elle n'hésitait pas à porter des manches courtes et à dévoiler son nombril. Cet équilibre entre les forces de l'intimidation, du repli, et celles d'une société plus libérale est constamment renégocié au Pakistan, sans qu'aucun clan prenne jamais tout à fait le dessus.
Tahira (pseudonyme), une spécialiste en matière d'égalité des sexes, se voit elle-même déroutée, dans son analyse franchement féministe, par des alliances politiques parfois inattendues. Elle donne l'exemple du parti politique MMA, implanté dans les zones tribales à la frontière de l'Afghanistan et qui, tout radical soit-il, accepte et finance l'éducation des filles à la condition que celle-ci se fasse séparément des garçons.
«Je suis contre l'éducation séparée, alors les gens se fâchent et me reprochent de refuser de facto l'éducation à des milliers de jeunes filles en zone tribale. Mais quel sera l'impact dans 50 ans?, demande-t-elle. Le Pakistan est pauvre, il ne pourra pas se payer des facultés de génie ou de médecine en double. À long terme, dirigera-t-on les femmes vers les sujets plus soft comme les sciences sociales et l'anglais? Et une femme qui voudra quand même fréquenter un établissement d'enseignement auparavant mixte se fera-t-elle dire d'aller dans "son" université? Je suis déchirée.»
Quand on lui apprend que Montréal s'est posé les mêmes questions lorsque des femmes juives et musulmanes ont obtenu l'interdiction de présence masculine quelques heures par semaine à certaines piscines publiques, Tahira s'insurge. «Je suis outrée que cela se passe à Montréal! Ne voient-ils pas qu'à long terme, il y aura de la pression sur toutes les femmes musulmanes pour qu'elles s'y rendent seulement aux heures réservées aux femmes?»
Vos réactions
Waziristan et Montréal?? - par Yara El-Ghadban
Le samedi 27 octobre 2007 08:00

