Cauchemar de haute voltige

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Odile Tremblay
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 octobre 2007

Mots clés : avortement, Christian Mungiu, 4 mois, 3 semaines et 2 jours, Cinéma, Culture, Roumanie (pays)

La jeune Gabita est enceinte de plus de mois qu'elle ne veut bien l'admettre et persuade sa copine et voisine de chambre de l'aider à organiser son avortement dans la Roumanie de Ceaucescu, un pays où trouver une chambre d'hôtel relève déjà de l'exploit.

Palme d'or hautement méritée du dernier Festival de Cannes, 4 mois, 3 semaines et 2 jours est un grand film. Une oeuvre-choc qui témoigne, de la part de ce jeune cinéaste roumain, d'une rare maîtrise de l'art cinématographique et du suspense psychologique en une spirale d'angoisse qui ne laisse aucun spectateur indemne.

***
4 mois, 3 semaines et 2 jours
Réalisation et scénario: Christian Mungiu. Avec Anamaria Marinca, Laura Vasiliu, Vlad Ivanov.
Image: Oleg Mutu. Montage: Dana Bunescu.
***

Avec des ressources financières rudimentaires, ce film use uniquement de plans-séquences, un par scène, autant pour économiser la pellicule que pour suivre chaque émotion, chaque segment d'histoire, en épousant leur respiration de bout en bout. Le film étant généralement tourné avec des prises uniques, sans musique, avec une direction d'acteurs sans failles, on s'émerveille du résultat d'une oeuvre née de l'urgence et enfantée par autant de talent.

4 mois, 3 semaines et 2 jours participe à ce renouveau du cinéma roumain, amorcé il y a trois ans, qui cette année culminait à Cannes, non seulement avec cette Palme d'or, mais aussi avec le Grand Prix de la section Un certain regard (tout aussi mérité) décerné à California Dreamin' de Christian Nemescu, jeune cinéaste roumain hélas décédé accidentellement à l'étape du montage.

Ici, le récit se concentre uniquement sur l'avortement d'une étudiante, au cours des derniers jours du régime de Ceaucescu. La jeune Gabita (Laura Vasiliu) est enceinte de plus de mois qu'elle ne veut bien l'admettre et persuade sa copine et voisine de chambre Otilia (l'extraordinaire Anamaria Marinca) de l'aider à organiser la chose dans un pays où trouver une chambre d'hôtel relève déjà de l'exploit. Un certain monsieur Bebe (Vlad Ivanov) vient dans l'hôtel minable mener à bien l'opération. Et tout devient sinistre. Vlad Ivanov campe un terrible et concentré bourreau de ces dames, abject dans sa tranquille assurance, tandis que la caméra s'agite en explosant de violence psychologique.

Anamaria Marinca, en amie loyale jusqu'à l'abnégation, constitue l'âme du film et son élément actif, devant sa compagne alitée et irresponsable, qu'elle sort du trou en payant de sa personne.

Cette utilisation optimale des plans-séquences, dont pas un n'est de trop, épouse le climat de peur, à travers la traversée de l'enfer d'Otilia. Mungiu est parvenu à faire ressentir l'oppression politique du régime sans l'évoquer directement (regards tendus, carte d'identité à traîner obligatoirement, paquets de cigarettes achetés en éternelle contrebande, autobus sinistres, laideur des objets usuels et cette histoire d'avortement illégal qui renvoie à la honte de la grossesse féminine et à l'opprobre... ).

Le film comporte certaines scènes d'anthologie, dont un repas de famille (un long plan fixe sur des convives bruyants, qui portent en eux le legs pesant de ce régime) montrant par contraste toute la détresse de l'héroïne. Aussi, une angoissante plongée dans la nuit avec un «colis» à détruire, pur moment de cauchemar, où l'obscurité alterne avec la lumière blafarde des réverbères, dans des rues et des édifices terrifiants, bruitage y compris.

Quel superbe personnage que celui d'Otilia et quelle performance d'actrice! Elle porte comme une croix ses choix éthiques de soutien d'autrui jusqu'au bout, au prix de sa liberté et de son intégrité physique.

La fin ne pouvait être qu'abrupte et ouverte. Elle l'est.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com