Ankara accentue la pression sur Bagdad
Mots clés : PKK, Kurdes, Forces armées, Turquie (pays), Irak (pays)
L'armée turque a attaqué des positions occupées par des rebelles kurdes en Irak et la Turquie amasse des forces à la frontière irakienne, mais Ankara ne prévoit pas d'opération majeure dans l'immédiat.
L'armée de l'air turque a attaqué hier un village situé dans les zones kurdes du nord de l'Irak, faisant des dégâts matériels mais aucune victime, a déclaré dans la soirée à Reuters un responsable kurde irakien de la sécurité. Ce responsable, qui s'est exprimé sous le couvert de l'anonymat, a précisé qu'une localité des environs de Chiranich Islam, à 25 km au nord-est de la ville de Dahouk, avait été violemment bombardée en milieu de journée.
Hier, l'aviation turque a également pilonné des positions des rebelles kurdes à la frontière irakienne alors que la menace d'une incursion militaire contre les bases rebelles kurdes dans le nord de l'Irak restait entière.
Des chasseurs et des hélicoptères de combats turcs ont détruit plusieurs caches du PKK dans le sud-est de la Turquie, selon l'agence semi-officielle Anatolie.
Les avions turcs bombardent régulièrement les positions des rebelles à l'intérieur du territoire turc. Selon des sources militaires turques, jusqu'à 3800 rebelles sont réfugiés en Irak et près de 2000 autres dans les montagnes turques. Selon des sources militaires, 34 rebelles du PKK ont été tués depuis dimanche lors des opérations.
Washington et Bagdad craignent qu'une offensive turque de grande envergure dans le Kurdistan autonome ne déstabilise une région jusqu'ici relativement épargnée par les troubles qui mettent le reste du pays à feu et à sang.
Espérant échapper à une telle offensive, le premier ministre irakien Nouri al-Maliki a affirmé mardi que les autorités irakiennes allaient interdire leur territoire aux séparatistes du PKK.
Ankara assure encore privilégier un règlement diplomatique de la crise. Mais malgré les promesses irakiennes, le gouvernement du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan fait l'objet de fortes pressions pour qu'il agisse, pressions qui se sont accentuées après la mort dimanche de 12 soldats turcs tués par des rebelles du PKK près de la frontière.
«Nous renforçons nos effectifs près de la frontière, à Silopi et Uludere, avec des soldats venus d'autres régions du pays», a déclaré une source militaire.
La Turquie, qui dispose de la deuxième armée de l'OTAN, a déployé environ 100 000 hommes appuyés par des chars, des chasseurs F-16 et des hélicoptères de combat le long de la frontière en prévision d'une éventuelle frappe de grande ampleur.
Des sources militaires affirment que les opérations menées entre dimanche et mardi soir s'apparentent à d'autres frappes ponctuelles menées par le passé.
«D'autres opérations "à chaud" dans le nord de l'Irak pourraient avoir lieu même si aucune n'a été menée encore aujourd'hui [mercredi]», a déclaré un responsable militaire.
Mardi, l'Irak a promis au chef de la diplomatie turque Ali Babacan, en visite à Bagdad, qu'il fermerait les bureaux des rebelles kurdes et s'efforcerait de les empêcher d'attaquer la Turquie. Mais Bagdad n'a pas précisé ce qu'il ferait pour limiter la capacité de nuisance du PKK, caché dans les montagnes près de la frontière, où le gouvernement central n'exerce qu'une faible influence.
Selon une source gouvernementale turque, le président irakien Jalal Talabani a indiqué que des rebelles kurdes réclamés par la Turquie pourraient lui être livrés. La Turquie a transmis à Bagdad en début d'année une liste comprenant les noms d'une centaine de membres du PKK, réfugiés dans le Kurdistan irakien.
Le président irakien a cependant démenti hier cette information. «Nous avons déjà déclaré à plusieurs reprises que les chefs du PKK ne résidaient pas dans des villes d'Irak et qu'ils vivaient avec un millier de leurs combattants dans la montagne de Qandil [un massif montagneux aux confins de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran]. Il est impossible de les appréhender et de les livrer à la Turquie», a déclaré le président dans un communiqué publié à Bagdad par son bureau.
Le Conseil turc de la sécurité nationale, présidé par le chef de l'État, Abdullah Gül, a examiné les derniers développements dans ce dossier hier. «Le premier ministre a laissé entendre que cette réunion pourrait aboutir à des sanctions économiques, par exemple une rupture de l'approvisionnement en électricité du nord de l'Irak ou la restriction, voire la fermeture, de la circulation au poste-frontière d'Habour», a déclaré Suat Kiniklioglu, un député de l'AKP, au pouvoir.
Le nord de l'Irak dépend fortement de la Turquie pour son électricité, son eau et une partie de son approvisionnement en nourriture.
Selon ce responsable turc, les entretiens prévus aujourd'hui à Ankara entre les deux pays voisins constitueront la dernière chance donnée à la diplomatie pour régler la crise actuelle, soutient-on à Ankara. Chirouane al-Ouaeli, ministre irakien de la Sécurité nationale, conduira une délégation à Ankara pour des entretiens avec la partie turque.
La présidence du Kurdistan d'Irak, accusée par Ankara de soutenir les rebelles, a appelé le PKK, qui se bat depuis 1984 contre le pouvoir central turc, à mettre fin à la lutte armée. Il s'agit de l'engagement le plus clair depuis le début de la crise de la part du gouvernement régional autonome kurde, qui contrôle la zone où sont installées les bases du PKK.
Ankara ne reconnaît comme interlocuteur que le gouvernement de Bagdad et l'engagement risque d'avoir peu d'effet sur les Turcs.
«Nous appelons le PKK à renoncer à la violence et à la lutte armée comme mode d'opération», indique un communiqué en quatre points du bureau de Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien et chef traditionnel le plus influent de cette province.
Il a rejeté «l'utilisation du territoire irakien pour menacer la sécurité de ses voisins», dans une mise en garde au PKK, en lutte contre Ankara depuis 1984.
«Nous ne croyons pas au recours à la violence comme doctrine et méthode pour atteindre des objectifs politiques», indique le premier point du texte, qui ne mentionne pas les menaces turques.
«Nous n'acceptons en aucun cas l'utilisation du territoire irakien, et notamment le territoire du Kurdistan, comme base pour menacer la sécurité des pays voisins», assure le deuxième point du communiqué de la présidence.
Enfin, «nous condamnons tous les agissements terroristes de quelque origine que ce soit parce que les populations du Kurdistan ont elles-mêmes été victimes du terrorisme», conclut le communiqué.
Ce texte a été publié au lendemain d'une visite à Bagdad du ministre turc des Affaires étrangères Ali Babacan, qui a prôné une solution diplomatique à la tension actuelle.

