Opinion
De Rabaska à la Capitale nationale - Le paysage a-t-il un prix?
Mots clés : Rabaska, Énergie, Québec (province)
Le débat sur le projet Rabaska a apporté un regain de réflexion en favorisant, bien malgré lui, une relecture du Saint-Laurent et des patrimoines culturel et naturel qui lui sont associés. Une fois de plus, ceux-ci apparaissent comme étant l'assise de notre mémoire collective et, partant, de notre société. L'enjeu est de savoir comment appréhender la protection des sites porteurs de notre aventure et d'en mesurer la portée non seulement sur le territoire mais aussi dans les esprits et les coeurs.
D'une rive à l'autre, le Saint-Laurent est porteur d'histoire. Ce territoire vaut-il encore quelque chose? Faut-il préserver son esthétique, son paysage, voire rehausser encore sa beauté en réparant les erreurs du passé? Ou est-il seulement un espace économique pour l'industrie pétrolière, le commerce méthanier, la finance, avec un apport généreux pour les municipalités? D'après certains, il semble que l'émotion identitaire devant un paysage ne compte plus alors que ceux-là mêmes feront des milliers de kilomètres pour se repaître d'une verte vallée, d'un bord de l'eau tranquille ou d'un paysage non pollué à l'étranger.
L'île d'Orléans est protégée depuis 1935 par une loi spéciale du gouvernement du Québec. Cela n'a pas empêché Hydro-Québec de dévisager radicalement une partie de son territoire par une ligne de transmission du plus mauvais effet. On croyait cette époque oubliée, rejetée, mais non! L'arrondissement historique de l'île d'Orléans pourrait encore une fois être défiguré par une autre pollution industrielle dans son voisinage immédiat. Rabaska s'arroge le droit de le polluer visuellement par ses installations. Les structures métalliques nécessaires à son fonctionnement, les appareils portuaires ainsi que les torchères et les quais créeront un paysage industriel en lieu et place d'une zone verte, tranquille, touristique et culturelle qui répond adéquatement au littoral et aux coteaux de ce bien culturel insulaire.
L'île d'Orléans orpheline
Cette mise en situation permet de rappeler l'article paru dans le présent journal le 26 août 2005, signé par Marcel Masse et Marcel Junius. À ce moment, nous invitions la Commission des biens culturels du Québec à prendre part aux audiences publiques du BAPE pour y affirmer, par son pouvoir d'initiative, que l'intégrité de l'île n'était pas négociable. Nous écrivions ceci: «Nul mieux que la Commission des biens culturels, entièrement vouée à la défense, à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine culturel, n'est capable avec ses compétences, son expertise, ses expériences passées, la qualité de ses membres et la somme innombrable de documents qu'elle possède de faire le pas décisif qui est d'écouter, d'expertiser et de conseiller l'autorité du ministère [de la Culture et des Communications] en cette matière.»
On connaît la suite: le silence. Depuis lors, le rapport a été déposé auprès du gouvernement. Les ministères ayant manifesté un intérêt pour ce dossier ont été conviés à en faire l'expertise. Autour de cette table gouvernementale, on parlera économie, main-d'oeuvre, environnement, ressources énergétiques, amarrage des méthaniers, faune, flore, population et zonage municipal. On y parlera de tout... mais on ne dira pas un mot sur ce qui constitue la mine d'or de ce coin de pays, son patrimoine fluvial et la grandeur de ses paysages, de sa culture, en somme. De la proximité de ces installations industrielles avec l'arrondissement de l'île d'Orléans, on ne soufflera mot! Pourquoi? Parce qu'il y a une chaise vide: celle du ministère de la Culture et des Communications!
Malgré cette absence étrange et remarquée, les audiences du BAPE ont permis d'évaluer l'impact de Rabaska sur le patrimoine culturel, naturel, agricole, tout autant que sur la faune, la flore, le littoral. Toutefois, le rapport émis après les audiences montre bien que l'aspect du paysage culturel n'a pas reçu le soutien minimal de la part des responsables du patrimoine auprès du gouvernement. On notera que le patrimoine agricole ne semble pas être une préoccupation des autorités gouvernementales!
Une stratégie gagnante
Pourtant, il a déjà été démontré la relation étroite qu'entretient le Saint-Laurent avec l'île majestueuse et les rives qui lui font face dans la procession culturelle et maritime qui culmine à Québec, son point d'orgue. Cela montre que l'espace maritime devant Québec est une pièce maîtresse de l'échiquier urbain, tout autant qu'il peut l'être, par son envergure, pour la région de la Capitale nationale. Cela signifie que cet espace maritime ne peut plus être écrasé ni piétiné par quiconque pour faire place à quelque monstre industriel, d'où qu'il vienne.
Le Saint-Laurent, tout particulièrement dans l'estuaire jusqu'à Québec, doit être honoré, respecté. Il est notre plus grand projecteur culturel, touristique, historique. Notre devoir est d'assurer sa pérennité. Ou bien voulons-nous, avec encore quelques autres Rabaska, déguiser le fleuve en mini-Rotterdam ou en cour de ferraille? Est-ce cela que nous voulons? Il faudrait y répondre!
Après tant de conférences, de mémoires et autres arguments, nous suggérons aux autorités qu'il est grand temps de dessiner l'avenir qu'elles réservent au Saint-Laurent et, par ricochet, à la ville qui est notre capitale. La décision à propos de Rabaska en sera un premier indice. Par contre, en émettant un moratoire et en attaquant simultanément le projet d'aménagement dans l'estuaire jusqu'à Québec, nous pourrions hériter d'un outil de gestion capable de définir les limites de tolérance autant que l'usage des littoraux et des paysages. Une simple investigation au ministère de la Culture, qui a déjà en main depuis plus de trois décennies des esquisses de ce territoire, pourrait servir d'amorce à une requalification de ce vaste espace.
L'emplacement de l'île d'Orléans dans l'estuaire démontre que cet arrondissement historique ne peut pas être confiné à l'isolement alors qu'il participe à un écosystème plus large et à un environnement culturel et historique qui l'est tout autant. Les inventaires des ressources de tout ordre sur les rives qui font face à l'île ont révélé des richesses conjointes et partagées. Ils ont permis d'établir, par l'étude des milieux, des zones de conservation prioritaires, d'autres conservatoires pour l'agriculture, bien avant la création de la Commission de protection du territoire agricole, en plus de désigner des secteurs récréatifs, didactiques même, et enfin touristiques. On y a ajouté des projets de promenades émaillées de points de vue panoramiques, des cônes visuels à préserver, des lieux où l'esthétique du paysage qui ravit et repose doivent être sauvés. Avec Rabaska, ce sera l'enlaidissement de ces lieux.
Un plan d'aménagement
Voilà pourquoi il y a urgence à définir le plan d'aménagement culturel de la région de la Capitale nationale.
Malheureusement, le coup de force du gouvernement consistant à faire taire la Commission de protection du territoire agricole est révélateur du silence de la Commission des biens culturels et de la Commission de la Capitale nationale du Québec, toutes deux également et curieusement muettes! Trois organismes dont on s'attendait à ce qu'ils soient à l'avant-garde, porteurs d'idées pour un enrichissement de nos littoraux, pour enrayer la laideur, pour la conservation de nos terres nourricières et du patrimoine historique, naturel et maritime, dont nous-mêmes sortirions gagnants, sans parler de l'industrie du tourisme!
L'idée maîtresse est de faire valoir un patrimoine auquel les Québécois adhèrent. Chanté à travers le monde, il est Félix Leclerc et il est musique. Il est le berceau des familles souches. Il est notre identité. Il est notre culture. Il est notre richesse. Il est la porte d'entrée océane de Québec. Il est la terre des bâtisseurs. Autant de raisons pour une «sauvegarde élargie» de l'île d'Orléans et du plan d'eau fluvial de la Capitale nationale. Si on veut vraiment éviter le désastre, il n'est peut-être pas trop tard, mais il est temps.

