Opinion

Le posthumanisme ou l'«Extreme Make-Over» d'Homo sapiens

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Antoine Robitaille, Correspondant parlementaire du Devoir, l'auteur publie aujourd'hui Le Nouvel Homme nouveau aux Éditions du Boréal, dont nous publions un extrait.

Édition du mercredi 24 octobre 2007

Mots clés : posthumanisme, Livre, Homme, Québec (province)

Il faut bien distinguer science-fiction et utopie. Bien que l'une et l'autre aient en commun cette «volonté de forcer les verrous du temps pour ouvrir sur des espaces éloignés de notre quotidien», écrit l'historienne Yolène Dilas-Rocherieux, la science-fiction est «pressée», avide «d'accélérer le processus de transformation» pour imaginer tout de suite des futurs parfaitement cohérents. «À l'inverse», écrit-elle, «l'utopie est "rationnellement raisonnable", hostile au hasard, méthodiquement élaborée entre déconstruction et reconstruction de manière à rompre avec l'ordre en place.»

Rompre avec Homo sapiens, créer un «homme nouveau»: voilà l'utopie des posthumanistes et des transhumanistes que j'ai étudiée dans plusieurs reportages, un documentaire et nombre d'interviews, lesquels constituent la matière de base de ce livre. Même si les textes posthumanistes et transhumanistes peuvent souvent sembler «ridicules», comme le fait remarquer le philosophe Daniel Jacques, [...] ces phénomènes idéologiques sont riches en révélations sur notre temps et aussi sur certains périls qui nous guettent.

Produire un «homme nouveau»: il y a là en fait une version contemporaine d'une vieille ambition; la célèbre formule cesse ici d'être une métaphore. Tout comme «changer la vie», expression que l'on doit interpréter «au sens propre et non plus au sens figuré», comme le proclame un manifeste posthumaniste. [...]

Le philosophe Daniel Tanguay rappelle que, «depuis plus de deux cents ans, plusieurs idéologies politiques ont voulu transformer radicalement les conditions d'existence de l'être humain». Le communisme a sans doute été l'une des dernières tentatives de ce type. «La déconfiture de cet idéal», précise Tanguay, a créé un «vacuum politique» rempli actuellement au moins en partie par «l'utopie biogénétique», autrement dit le posthumanisme et le transhumanisme, lesquels veulent transformer l'homme dans son essence. «"Régler" le problème humain, non pas dans les conditions sociales ou extérieures, mais à partir de la transformation de l'homme lui-même», conclut Tanguay.

Définitions

Posthumanisme et transhumanisme: les deux courants se rejoignent et se confondent. Selon eux, s'il y a eu quelque chose comme une préhumanité avant Homo sapiens, il est maintenant temps d'imaginer la prochaine étape, «après Homo sapiens», la posthumanité, et d'accélérer son avènement, puisque ce sera nécessairement un stade «supérieur».

L'humain est le seul animal ayant actuellement la capacité -- qui ne cesse d'augmenter -- de peser sur le cours de son évolution, voire de la piloter. Les marxistes prétendaient avoir saisi le sens de l'histoire et pouvoir se glisser aux commandes. Les posthumanistes estiment que, grâce à la robotique, à la bio-informatique, aux neurosciences, à la génomique et aux nanotechnologies, nous nous rendrons maîtres et possesseurs d'un processus d'évolution actuellement aveugle, entièrement livré au hasard.

Selon la World Transhumanist Association, le posthumain est donc «un être dont les propriétés fondamentales dépassent tellement celles des humains actuels» qu'il ne fait aucun doute qu'il n'est plus humain «au sens où on l'entend actuellement». Pour l'instant, tout le monde, à commencer par les posthumanistes, ignore quelles formes ces «surhumains» prendraient exactement. Tout ce qu'on imagine, disent-ils, c'est qu'ils seraient plus forts, plus intelligents, plus résistants et qu'ils auraient une espérance de vie presque infinie. Bref, que leur vie serait «meilleure». En attendant, nous sommes ce qu'on pourrait appeler des transhumains: toujours des «Homo sapiens», mais en transition vers la posthumanité.

Que serait le posthumain? Le spécialiste de la science-fiction trouvera incomplète toute liste de posthumains, mais tentons celle-ci: cyborgs, surhommes, mutants, androïdes, humanoïdes, hommes bioniques, répliquants, etc. Ces êtres ont souvent une part humaine «traditionnelle», quelques tissus, le cerveau, parfois la forme, mais pas toujours. Souvent, ils ont été modifiés génétiquement. Ou alors, ils sont totalement synthétiques. [...]

Des idées portées par de grands noms

Plusieurs, comme le philosophe et historien des sciences français Dominique Lecourt dans Humain posthumain, se rassurent en affirmant que seuls des «techno-prophètes» un peu fêlés ou des clowns sectaires et fumistes comme Raël ont ce genre d'ambition. C'est pourtant loin d'être le cas. Comme l'observe un journaliste anglais qui s'est penché sur le sujet, «promenez-vous un peu dans les laboratoires de recherche américains et vous entendrez des scientifiques promouvoir le même type d'idées transhumanistes». Mes visites dans des laboratoires québécois, mes interviews avec plusieurs scientifiques ici et aux États-Unis m'ont conduit à la même conclusion.

De plus, ce sont souvent les grandes voix de la science la plus autorisée qui répandent des idées posthumanistes et transhumanistes. Le codécouvreur de la structure de l'ADN, James Watson, s'interrogeait ainsi en 1998: «Si nous pouvons produire un être humain meilleur en lui ajoutant des gènes, pourquoi devrions-nous nous empêcher de le faire?» Lee Silver, célèbre généticien de l'Université de Princeton, a publié un livre au titre éloquent, Remaking Eden, dans lequel il soutient que la manipulation génétique de l'humain annonce rien de moins que le paradis. [...]

Le posthumanisme dans nos pratiques

Des pratiques que nous pouvons très bien considérer comme posthumanistes dans leur principe (et que l'on pourrait qualifier de «pré-posthumanistes» si on voulait s'amuser) se répandent et croissent à un rythme impressionnant. Que l'on songe uniquement à la vogue de la chirurgie plastique, à cette Venus Envy décrite par Elizabeth Haiken, par laquelle les gens «réalisent» l'utopie du corps dont ils ont toujours rêvé. Dans la troublante émission de télévision Extreme Make-Over, au réseau américain ABC, on prétend refaire les gens comme on refait des voitures ou des maisons. Or ce type d'émission, véritable info-publicité pour une conception du corps malléable à souhait, s'est multiplié ces dernières années. En 2006, selon l'American Society for Aesthetic Plastic Surgery, les Américains ont dépensé un peu moins de 12,2 milliards de dollars pour 11,5 millions d'opérations de chirurgie esthétique, ce qui représentait une augmentation de 444 % du nombre d'opérations par rapport à 1997.

«L'amélioration du corps» devient une passion contemporaine à plusieurs facettes. On dénote partout un refus global du vieillissement. Le terme «mort naturelle» sort tranquillement de l'usage. Un nombre croissant de parents aux États-Unis choisissent le sexe de leurs rejetons. Certains voudraient déterminer leur profil physique ou intellectuel par leurs gènes et réclament des «diagnostics préimplantatoires» pour ce faire. Des hormones de croissance sont prescrites à des enfants qui n'ont aucun problème de taille mais qui désirent simplement être plus grands.

Que dire de notre esprit, nos humeurs, notre tempérament? La logique de l'amélioration semble jouer ici aussi. Prozac, Ritaline et autres, qui ont été utilisés en masse dans les dernières décennies, pourraient bientôt être «dépassés» par exemple par «des drogues qui annuleront certaines manifestations émotionnelles liées aux souvenirs douloureux ou honteux».

Un Extreme Make-Over d'Homo sapiens semble en préparation. Certains répondent «oui, et tant mieux». [...] Ce livre se penche sur ces personnes, parmi lesquelles se trouvent de nombreux scientifiques qui, consciemment ou non, prennent part à ces courants marginaux. J'ai voulu, par une investigation journalistique (et donc avec une certaine neutralité), m'immerger dans ces courants, décrire, souvent à partir d'un Québec tiraillé entre une Amérique plutôt technophile et une Europe éprise du «principe de précaution», le monde parfait que ces utopistes nous promettent. Et même parfois me laisser questionner par ces visions exaltées du futur qui constituent une part inavouée, inexplorée, de la culture contemporaine.


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