Le privé séduit de plus en plus d'infirmières

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Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du mardi 23 octobre 2007

Mots clés : Services de santé et services sociaux, Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, privé, Québec (province)

Une situation particulièrement aiguë à Montréal

Sur papier, les effectifs infirmiers semblent au beau fixe alors qu'une cinquième année consécutive de croissance modeste apparaît sur l'écran-radar de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). Mais ces chiffres cachent des disparités régionales qui déparent ce beau bulletin, des chiffres qui en disent long d'ailleurs sur les problèmes de rétention qui minent cette profession. C'est spécialement vrai à Montréal où la pénurie de main-d'oeuvre fait la concurrence à un phénomène en pleine expansion: le départ d'infirmières qualifiées vers le privé.

Entre avril 2006 et mars 2007, le secteur privé a vu ses rangs grossir de quelque 350 infirmières. Du coup, ses effectifs ont atteint les 6000 professionnelles. Cette hausse notable s'observe surtout chez les infirmières employées par une agence de placement de personnel infirmier ou de soins privés. Pour l'instant, le phénomène reste essentiellement urbain, mais il n'est pas sans effet sur le réseau public, alors que la proportion d'infirmières y travaillant est passée de 87 %, en 2000-01, à 83 % en 2006-07.

L'analyse de ces nouveaux chiffres a déstabilisé l'Ordre qui entend bien tirer au clair les tenants et les aboutissants de ce mouvement jusqu'ici plutôt discret, sinon carrément endormi, raconte la présidente de l'OIIQ, Gyslaine Desrosiers. «Je me souviens qu'il y avait eu un gros "peak" d'agences privées dans les années 1980 et presque plus rien par la suite. Mais il faut dire que ça marche par cycle de marchés, ce phénomène-là et, vraisemblablement, on est à nouveau confronté à un "peak".»

Cet engouement pour le privé ne l'étonne pas ou si peu sachant que le salaire des infirmières québécoises les place aujourd'hui en queue de peloton au Canada. Il ne faut pas non plus négliger la rigidité du réseau public qui met toutes ses infirmières sur un même pied d'égalité sans tenir compte des tâches effectuées, déplore Mme Desrosiers. «Les conditions de travail des infirmières, c'est du "mur-à-mur" provincial. Tout le monde fait le même taux horaire partout au Québec, dans tous les secteurs, des plus critiques aux plus légers, sans aucun égard aux cycles de vie d'une personne.»

Les agences privées, elles, ont les moyens d'offrir du «sur mesure». Dans le privé, les infirmières négocient en effet elles-mêmes leurs conditions de travail. Et c'est le marché qui a le dernier mot. «Par exemple, une infirmière peux être payée 15 $ de plus l'heure en laissant tomber ses avantages sociaux. Ses horaires sont flexibles. Elle veut travailler quatre jours? Pas de problème. Elle refuse de travailler les fins de semaine? Pas de problème non plus», illustre Mme Desrosiers, qui souhaiterait que le réseau public retienne quelques leçons de ces départs non prévus.

Montréal désertée au profit des régions

Car la perte de terrain du public vient bel et bien assombrir un bilan pourtant globalement positif. L'année 2006-07 a en effet vu les effectifs infirmiers grimper à 69 765, soit 1011 infirmières de plus que l'année précédente. Mais ces chiffres en cachent d'autres, moins réjouissants ceux-là. «Oui, on attire des jeunes, oui, on a le plein emploi, oui, il y a des plans de carrière intéressants, mais la mobilité des jeunes et les conditions de travail actuelles font en sorte qu'on s'en sort mieux à certains endroits qu'à d'autres», prévient Mme Desrosiers.

Au jeu des comparaisons, Montréal fait figure de parent pauvre. Depuis 1999, le nombre d'infirmières qui déclarent avoir leur emploi principal dans la région de Montréal a diminué de 1,6 %, alors que l'effectif a augmenté de 9,7 % dans l'ensemble du Québec pour la même période. La banlieue semble avoir eu un poids décisif dans ce retrait puisque les régions de Laval, de Lanaudière, des Laurentides et de la Montérégie ont connu une hausse spectaculaire de 30 % en moyenne.

Aux yeux de l'Ordre, il est temps pour Québec de revoir ses façons de gérer ses effectifs. «Il est clair qu'un raffinement régional serait quand même plus éloquent qu'un portrait global qui nous donne l'impression que tout va pour le mieux», raconte Mme Desrosiers. Mais cet outil devra aussi prendre en compte les différents secteurs dans lesquels évoluent les infirmières québécoises.

Les chiffres dévoilés hier montrent en effet que les pénuries ne sont pas seulement régionales, elles sont aussi sectorielles. À Montréal, par exemple, des soins hyperspécialisés et des soins très légers sont effectués dans les différents établissements publics sans que la différence soit faite par Québec. Résultat, des secteurs comme l'urgence, le bloc opératoire ou les soins intensifs sont désertés. «À conditions de travail égales, à formation égale, à tout prendre, la jeune infirmière va souvent choisir des secteurs moins intenses», confirme Mme Desrosiers.

Tous ces constats commandent un changement de paradigme dans notre gestion de l'offre, croit la présidente de l'Ordre. «Je pense qu'il faut aussi regarder la demande, parce que c'est là qu'on voit présentement les plus grandes faiblesses de notre système. Comment se fait-il que les grands centres hospitaliers universitaires soient si dégarnis? Même chose pour les salles d'opération. Il va falloir tôt ou tard s'interroger.» À l'Ordre, on prêche pour que cet exercice soit fait au plus tôt avec les rehaussements financiers et structurels qui s'imposent.

Ce sera aussi l'occasion d'examiner la situation d'emploi de la relève qui demeure plus précaire que celle de l'ensemble des infirmières, rappelle l'Ordre. En effet, 24 % des infirmières de la relève ont un emploi occasionnel à temps partiel (TPO) alors que ce taux n'est que de 12 % pour l'ensemble des infirmières.


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