La science atteinte du syndrome du déni
Mots clés : découvertes, Jean-Jacques Salomon, changements climatiques, Pollution, Science, Québec (province)
Le professeur Jean-Jacques Salomon accuse les scientifiques d'irresponsabilité sociale

Un portrait sombre mais lucide de l'état de la planète, expliquait hier au Devoir sous le soleil radieux de l'été indien le professeur et auteur français Jean-Jacques Salomon, encore sous le coup du décalage horaire. Ce critique de l'évolution de la science prononcera demain une conférence publique au Coeur des sciences de l'UQAM dans laquelle il attaque «l'irresponsabilité sociale des scientifiques» dont les découvertes et innovations, dit-il, nous valent aujourd'hui la menace atomique en sus des changements climatiques, de l'épuisement des ressources planétaires et, désormais, de la manipulation des gènes et de l'atome.
Vilipendé par les uns qui l'accusent d'être «antiscience», ce dont il se défend ardemment, et admiré par ceux qui voudraient voir la science s'interroger sur les impacts de ses découvertes et s'aligner sur la recherche du bien commun, Jean-Jacques Salomon ne voit que des «catastrophes» en vue pour l'humanité à moins d'un coup de barre, de l'ordre du réflexe de la survie biologique.
Malthusien, ce titulaire de la chaire Sciences, technique et société, qui vient de publier aux Éditions Charles Léopold Mayer Une civilisation à risque ?
«Malthus ne s'est trompé que sur un aspect: les échéances», explique cet auteur qui participe aux travaux de Futuribles, une revue consacrée à l'analyse des tendances de l'avenir. «Avec une population mondiale qui passera de 2 milliards à 8 ou 9 milliards de personnes en moins de 150 ans, la planète, dit-il, va cesser quelque part de pouvoir soutenir une pareille population mondiale, surtout si les pays émergents visent, comme c'est leur droit, le même niveau de consommation que nos sociétés occidentales.»
L'épuisement des ressources conjugué au réchauffement du climat va modifier la dynamique politique et militaire historique, poursuit Jean-Jacques Salomon.
«On se bat depuis le début de l'humanité, dit-il, pour mettre la main sur des territoires et de nouvelles ressources. Mais, aujourd'hui, ça va changer et on va se battre demain pour obtenir des biens qui étaient autrefois gratuits comme l'eau et l'air. La désertification, la déforestation et les pénuries d'eau vont pousser les gens à migrer, et cela va engendrer de tout nouveaux conflits. On pense qu'il y a des solutions, mais ce n'est pas vrai, d'autant plus que dans plusieurs domaines, on risque de franchir des seuils d'irréversibilité. C'est d'ailleurs à cause de ces menaces en vue que le Nobel de la paix -- et pas un autre! -- vient d'être remis à Al Gore et au Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat.»
Une science-marchandise
Selon lui, la science et les scientifiques portent une énorme responsabilité dans les déséquilibres qui menacent la planète: «Ils devaient en principe poser et résoudre les problèmes. Mais ils se contentent plutôt de faire leurs découvertes et ils laissent le public se débrouiller avec leurs impacts. Francis Bacon avait dit que savoir, c'est pouvoir. Mais, comme le dit mon épouse, nous pouvons plus que nous savons aujourd'hui, car le physicien ignore ce qu'est la biologie et les impacts de ses inventions sur les écosystèmes.» À la limite, il refusera de le savoir si on le confronte à ces conséquences en disant qu'il n'est pas responsable de l'utilisation de ses découvertes. Tout comme Oppenheimer, le père de la bombe atomique états-unienne, récusait la responsabilité de son usage sur des civils.
Au XVIIe siècle, raconte Jean-Jacques Salomon, la Société royale des sciences de l'Angleterre s'était donné des statuts qui l'obligeaient à s'en tenir à l'exploration des propriétés de la matière en dehors de toute considération «philosophique, théologique et politique». La science continue de se présenter ainsi, mais c'est pour mieux ignorer ses impacts, ajoute cet auteur.
L'université s'est alors définie comme le fief de cette science qui approfondissait la connaissance pour le bien de tous, appuyée sur une tradition d'indépendance par rapport aux deux grandes menaces de l'époque pour les scientifiques, l'Église et l'État.
Mais avec la machine à vapeur et l'industrialisation au XIXe siècle, poursuit Jean-Jacques Salomon, le capitalisme a transformé la science et les chercheurs en «marchandise». Aujourd'hui, explique-t-il, la majorité des scientifiques ne sont plus dans les universités, mais dans les services de recherche des multinationales et des appareils militaires. Et même l'université est écrasée par le poids de ces acteurs économiques, car la recherche de fonds oblige souvent les universitaires à laisser aux entreprises le soin de leur dicter leurs priorités.
Obligés de signer des ententes de confidentialité, qui les empêchent d'ajouter au patrimoine scientifique de l'humanité, la plupart des scientifiques d'aujourd'hui, dit-il, ne remettent pas en question ce système dont ils risquent d'être irrémédiablement rejetés en cas de dissidence ou d'incartade. Ils «jouissent» de leur découverte, du plaisir de briller par leurs publications et se cantonnent dans ce que Jean-Jacques Salomon appelle le syndrome du déni, qui amène les scientifiques à se déresponsabiliser de l'utilisation de leur travail par les politiques, les entreprises et même leurs institutions de haut savoir, qui ont souvent des intérêts stratégiques à protéger elles aussi.
Dissidence et débat public
Les avenues de sortie de cette crise planétaire ne sont pas nombreuses, convient ce chercheur qui refuse toutefois de sombrer pour autant dans le défaitisme total. «Il y a la dissidence, comme celle de Sakharov, le père de la bombe soviétique, dont les prises de position ont finalement contribué à la chute de ce système. Einstein a fait de même avec un impact durable. Certes, la machine est puissante, et cela amène beaucoup de chercheurs à penser, à tort, que s'ils s'y opposent, ils seront remplacés par quelqu'un d'autre qui fera le travail à leur place. Oui, le risque est réel.» Mais, dit-il en substance, c'est ainsi que l'on force les débats, que l'on fait évoluer la conscience des enjeux de science.
La différence entre l'époque où les scientifiques cherchaient à se protéger de l'Église, de l'Inquisition ou des nouveaux États, c'est qu'aujourd'hui «on ne peut pas se protéger contre le nouveau pouvoir des militaires et de l'économie» parce qu'ils contrôlent tout.
Mais si un auteur comme Daniel Greenberg (Science for Sale), en déduit qu'il n'y a plus rien à faire, Jean-Jacques Salomon voit poindre une nouvelle génération de scientifiques qui veulent élargir les frontières des disciplines, qui veulent poser toutes les questions, comme dans le dossier des OGM, des nanotechnologies ou de la procréation assistée qui masque, selon lui, une réelle tentative d'eugénisme, laquelle serait devenue acceptable parce qu'elle n'est plus le produit de la dictature hitlérienne mais celui du monde et d'un marché libre. Quant aux autres scientifiques, il n'est pas tendre à leur endroit: «Par leur déni des conséquences sociales, environnementales ou politiques, ils refusent tout simplement de savoir si on fonce collectivement dans un mur.»
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