L'entrevue - L'éveilleur d'adultes
Mots clés : Henri Gougaud, contes, Histoires, Culture, Montréal, Québec (province)
Le conte est une nourriture pour l'âme, dit Henri Gougaud

Photo: Jacques Grenier
C'est lorsqu'il étudiait les troubadours qu'Henri Gougaud a entrepris ses premières collectes, dans le Midi de la France, en compagnie d'un spécialiste de la question, René Nelli. Et c'est à ce moment-là qu'il découvre aussi l'un des grands mystères du conte, c'est-à-dire qu'il y a des versions diverses des grands contes traditionnels à des endroits extrêmement éloignés les uns des autres. Henri Gougaud a ainsi trouvé une version de Blanche-Neige circulant en Afrique noire. La première version écrite du Petit Chaperon rouge, ce conte d'initiation sexuelle pour les jeunes filles, a quant à elle, été localisée en Chine au VIIe siècle.
À cette époque, Henri Gougaud constate avec étonnement que le conte Jean de l'Ours, que sa grand-tante paysanne lui contait et qu'il croyait issu du village de Brenac, dans son pays cathare natal, connaissait quelque 40 versions et était conté jusqu'en Malaisie. La tradition orale est beaucoup plus ancienne que la culture écrite qui, à ce que l'on sache, remonte à l'épopée de Gilgamesh, 6000 ou 8000 ans avant Jésus-Christ. «La culture orale est aussi beaucoup plus vaste que la culture écrite», dit celui qui s'est donné pour mission d'en être le messager. La culture, rappelle-t-il aussi, dispose de toute une panoplie d'outils absents dans l'écriture: l'intonation, le silence, la gestuelle, toute la tendresse, la colère ou l'humour qui peuvent être contenus dans une voix.
Contes et sexualité
L'homme s'est beaucoup intéressé aux contes et à la sexualité, pour découvrir que la culture occidentale, sous ses dehors affranchis, est particulièrement prude dans ce domaine. Ailleurs dans le monde, on met régulièrement les enfants au courant des mystères de la vie. Les contes d'initiation, ou tout simplement qui racontent comment le sexe est venu aux garçons et aux filles, abondent en Afrique, par exemple.
«Quand je me suis intéressé aux contes et à la sexualité, j'ai trouvé des versions d'un conte faisant état d'un vagin denté autant en Amérique indienne qu'en Afrique. Or, c'est improbable que le conte ait voyagé entre ces deux continents. Ce conte est né d'une terreur incroyable de l'homme devant le sexe de la femme.» Mais, rassurez-vous messieurs, arrive en général avant la fin de l'histoire un héros qui brise les dents de la sorcière, faisant de cette bouche «d'en bas» un espace enfin fréquentable...
«Les contes parlent de tout, de la vie, de la mort, de la naissance, de l'amour, de la liberté et du mystère», ajoute Gougaud. En ce sens, le conte est aussi différent de l'énigme puisque celle-ci perd son mystère une fois qu'elle est résolue. Le conte «détraque l'intelligence machinale», écrit-il, et c'est «un sabotage salutaire: nous expliquons trop et ne jouissons pas assez».
Culture populaire
C'est la culture populaire qui fascine par-dessus tout Henri Gougaud. Il vient d'ailleurs de publier un almanach qui propose un conte par jour aux intéressés, assorti de recettes de cuisine ou d'onguent, de trucs de bonnes femmes ou de sages soufis, d'anecdotes, de curiosités, de citations, bref, tout ce qu'il faut pour commencer la journée. «Un pays sans légendes risque de mourir de froid», dit le poète français Patrice de la Tour du Pin, cité dans ces pages.
«Pendant des siècles, l'almanach est le seul livre qui entrait dans les familles paysannes et qui était vendu par les colporteurs, poursuit Gougaud. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la culture du peuple. C'est ce qui circule dans la culture des peuples. Parce que, justement, les peuples sont plus intéressés par la connaissance que par le pouvoir. Les écrits officiels, bénis par le pouvoir, sont souvent des récits qui glorifient le pouvoir, qui justifient le pouvoir. Dans les cultures des peuples, il y a une quête émouvante d'un possible bonheur de vivre.»
Les contes qui s'y égrènent de jour en jour sont plutôt des contes de sagesse parce que ces derniers sont plus courts et tiennent bien sur une page de calendrier. On y croise régulièrement des rois et des reines mais aussi des mystiques de toutes les religions. Car Henri Gougaud a un faible pour les hérétiques. Il nomme à ce titre les sages soufis qui ont souvent été persécutés par les théologiens orthodoxes. Il rappelle aussi que les prêtres chrétiens se sont souvent servis des contes, qu'ils racontaient dans les églises et auxquels ils accolaient une morale factice. S'il n'est pas strictement religieux, dit Gougaud, le conte touche au sacré. En fait, il tente de répondre inlassablement à la question que pose l'enfant: pourquoi le monde est-il ce qu'il est?
Les réponses qu'offre le conte ne sont pas scientifiques. En fait, elles sont le produit d'une expérience universelle, sans signature. Avant de se plonger dans l'univers du conte, Henri Gougaud a fait de la chanson. Il en a écrit pour Serge Reggiani, Juliette Gréco, Jean Ferrat, a côtoyé Georges Brassens, qu'il considère comme un père. «La chanson est un épisode de ma vie liée en grande partie à des rencontres.» Pour lui, la chanson relève de la même simplicité que le conte. «C'est pareil, dit-il. Souvent, les conteurs étaient aussi des chanteurs. Ce sont eux qui faisaient les bals du village et qui racontaient. Le destin d'une grande chanson, c'est de devenir anonyme. Les plus grandes chansons, on n'en connaît pas les auteurs, et c'est très bien comme cela.»
En fait, l'homme se réclame de l'anarchisme. «J'étais anarchiste à 17 ans et je le suis encore, dit-il. Je me méfie de tout ce qui touche au pouvoir. L'imagination est libertaire et ne triomphe qu'en cet espace intérieur où se tait toute volonté et ne se manifeste que l'émerveillement illuminé», écrivait-il aussi en introduction du recueil de contes L'Arbre à soleils, pour dédire le slogan vantant la place de l'imagination au pouvoir. En entrevue, il ajoute que ce sont cependant de grands mouvements utopistes qui ont mené à des bouleversements sociaux, comme la création des syndicats ou la lutte des femmes. Et pourtant, dit-il, il est un anarchiste bien marginal parmi les marginaux, lui qui est ouvert à toutes les traditions. Il va son chemin, tout simplement, contant, content.
Vos réactions
Réjouissants - par Andrée Ferretti
Le lundi 22 octobre 2007 14:00
Bravo pour les contes et les conteurs(conteuses). - par réal rodrigue
Le lundi 22 octobre 2007 14:00

