Résistant ou martyr?
Mots clés : Guy Môquet, Nicolas Sarkozy, mort, France (pays)
La lecture de la lettre de Guy Môquet dans les lycées de France relance une controverse historique
Paris -- «Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé, je vais mourir!»Mais cette lecture «obligatoire», selon les mots de la présidence, n'est pas sans susciter une vive opposition chez les historiens et les professeurs. De nombreux enseignants refuseront ce matin de lire la lettre de celui qui tomba sous les balles de l'occupant. Ils n'encourent pas de sanctions, a précisé l'Élysée. Plusieurs feront ce geste pour s'opposer à ce qu'ils qualifient d'«instrumentalisation de l'histoire» par les responsables politiques. Certains historiens vont même jusqu'à contester à Guy Môquet le titre de résistant.
«Il ne s'agit pas de nier le courage de Guy Môquet ni son martyre, mais il n'a jamais été un résistant», affirme brutalement l'historien Jean-Marc Berlière.
L'auteur du Sang des communistes (Fayard, 2004), avec son collègue Franck Liaigre, est un spécialiste de l'histoire policière. Il a étudié l'histoire interne de la résistance en se fondant sur un long et patient dépouillement des archives policières. Pour lui, et une partie des historiens français, la mythification de Guy Môquet relève de la «téléologie», pas de l'histoire.
«L'arrestation de Guy Môquet remonte à une époque où le Parti communiste était tout sauf résistant», dit Berlière. Fils d'un député communiste, élevé dans l'orthodoxie stalinienne, Guy Môquet est arrêté à la gare de l'Est le 15 octobre 1940 pour avoir diffusé des tracts du Parti communiste. Des tracts qui, rappelle Berlière, ne dénoncent pas l'occupation allemande.
C'est l'époque du pacte Molotov-Ribbentrop, signé le 23 août 1939, par lequel l'Allemagne nazie et l'URSS se partagent une partie de l'Europe de l'Est. Le discours communiste antifasciste de l'époque de la guerre d'Espagne se transforme aussitôt en vague dénonciation de tous les impérialismes qui évite de s'en prendre à l'occupation allemande. «Cette guerre n'est pas notre guerre», affirment les communistes français qui demeurent sourds (ils ne seront pas les seuls) à l'appel de Londres lancé par de Gaulle le 18 juin 1940. La propagande communiste d'alors va même jusqu'à traiter le futur libérateur de la France de «valet de la City».
Môquet est donc arrêté le 13 octobre 1940 par la police de Vichy en vertu des lois de la IIIe République qui avaient mis le Parti communiste hors la loi dès la signature du pacte germano-soviétique. L'adolescent sera condamné à quelques semaines de prison, puis interné au camp de Châteaubriant, près de Nantes. L'ironie veut qu'il se retrouve en prison alors même qu'un des principaux cadres du Parti communiste, Maurice Tréand, négocie secrètement avec l'émissaire de Hitler à Paris, Otto Abetz, la reparution de L'Humanité.
Lorsqu'en juin 1941 Hitler attaque l'URSS, le Parti communiste entre en résistance. Trois jeunes militants communistes commettent alors un attentat contre des militaires allemands et tuent, sans savoir de qui il s'agit, le feld commandant de Nantes, Karl Holtz. La répression sera sanglante: 48 prisonniers seront fusillés à Nantes, dont 25 communistes. Parmi eux, un certain nombre viennent de Châteaubriant.
«Môquet est un martyr et il a droit, à ce titre, à toute notre considération, dit Berlière. Sa lettre est terriblement émouvante. Mais en déduire que le Parti communiste était dans la résistance au moment de son arrestation, c'est un mensonge. La transformation de Guy Môquet en icône n'est pas un hasard. C'est une figure émouvante et consensuelle, un vrai martyr qui a fait preuve de courage, mais qui permet aussi d'oublier que le Parti communiste n'a pas toujours été résistant et qu'il a même saboté l'effort de guerre en 1940.»
La légende communiste construite aussitôt après la guerre va s'évertuer à gommer l'année noire de 1940. Le mythe de Môquet mettra un demi-siècle à se construire. Il sera renforcé par le talent du poète Louis Aragon, qui lui dédie son poème La Rose et le Réséda, et même avalisé par de Gaulle. Pourtant, parmi les fusillés de Nantes, il y avait de vrais résistants, explique Berlière. Comme André Le Moal, 17 ans, soupçonné d'avoir hissé un drapeau tricolore sur la cathédrale de Nantes.
Laisser l'histoire tranquille
L'ironie veut que ce panthéon de gauche soit aujourd'hui ressuscité par un président de droite à une époque où le Parti communiste ne fait plus peur à personne. La secrétaire nationale du Parti communiste, Marie-George Buffet, a d'ailleurs été conviée par Nicolas Sarkozy à une lecture commune de la lettre le 22 octobre. Elle a décliné l'invitation.
Mais l'opinion de Berlière ne fait pas l'unanimité. En 2004, l'écrivain Gilles Perreault avait accusé Berlière et Liaigre de ressusciter les «hargnes rancies de la guerre froide». Depuis plusieurs semaines, le quotidien L'Humanité a ouvert ses pages à plusieurs articles qui prennent la défense de la mémoire communiste. À défaut de dénoncer l'occupation allemande, Guy Môquet dénonçait «Vichy et les conditions de vie de l'été et l'automne 1940», écrivent les historiens Xavier Vigna, Jean Vigreux et Serve Wolikow. Cela suffirait à faire de lui un résistant.
Plusieurs accusent les historiens de chercher des poux là où il n'y en a pas. Selon l'éditorialiste de Libération, Laurent Joffrin, «le texte [de Guy Môquet] est un magnifique exemple d'héroïsme manifesté dans la lutte la plus indiscutable qui soit, celle qui a opposé la résistance aux barbares hitlériens. Quel mal peut-il faire?»
Le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire dénonce la fabrication d'un «héros pour la jeunesse». Les historiens, qui s'étaient regroupés en 2005 lors de l'adoption par l'Assemblée nationale d'une loi destinée à faire valoir les «aspects positifs de la colonisation», critiquent une nouvelle ingérence de l'État dans l'enseignement de l'histoire.
L'historien Jean-Pierre Azéma est le seul à avoir souligné dans le geste de Nicolas Sarkozy une rupture avec l'attitude de Jacques Chirac. L'ancien président avait été le premier à reconnaître les responsabilités de la France à l'époque de l'occupation. «Laissons donc les enseignants organiser leur cours comme ils l'entendent et, s'ils font le choix de cette lettre, ils sauront la lire au bon moment, mise en perspective par les travaux qui l'éclairent», écrit-il dans la revue L'Histoire.
Pour prévenir la contestation, le ministre de l'Éducation, Xavier Darcos, a pris soin de faire envoyer aux lycées d'autres textes de résistants qui pourront être lus en classe. On y trouve des textes de résistants gaullistes, chrétiens et communistes. Bref, il y en a pour tous les goûts.
Correspondant du Devoir à Paris
Vos réactions
Sacré Sarco ! - par Gerry Pagé
Le lundi 22 octobre 2007 17:00
Nous avons aussi nos résistants et nos martyrs - par Gilles Bousquet
Le lundi 22 octobre 2007 08:00
«Cette guerre n'est pas notre guerre» - par jacques noel
Le lundi 22 octobre 2007 07:00

