Quand la planète devient ovale
Mots clés : tournoi, football, Coupe du monde de rugby, Sport, Grande-Bretagne (pays), Afrique (Région)
L'Angleterre affronte l'Afrique du Sud en finale de la Coupe du monde de rugby

Photo: Agence Reuters
Jean-Philippe Lavoie, directeur général de Rugby Québec, s'est arrangé, lui, pour visionner tous les matchs du tournoi qui regroupait 20 pays, dont le Canada, et qui fut notamment marqué par l'étourdissante victoire de la France contre les terrifiants All Blacks de Nouvelle-Zélande en quart de finale et l'accession-surprise de l'Argentine au carré d'as (hier, les Pumas ont vaincu les Bleus 34-10 dans le match pour la troisième place). Pour y arriver, il a dû faire plus d'efforts que les citoyens de bien d'autres pays. «Après les Jeux olympiques et la Coupe du monde de soccer, la Coupe du monde de rugby est l'événement sportif dont les cotes d'écoute mondiales sont les plus élevées», note-t-il. Oui, quoi qu'on puisse en penser, la planète est aussi ovale, comme cette balle qui bondit comme bon lui semble.
À l'enjeu du championnat: le trophée Webb Ellis, remis depuis l'inauguration de la Coupe du monde, en 1987. Webb Ellis, comme dans William Webb Ellis, réputé inventeur du rugby. La légende, certainement apocryphe en partie -- il est très rare qu'un sport naisse du jour au lendemain --, veut en effet qu'en 1823, à l'occasion d'un match de soccer disputé sur le terrain de l'école de Rugby, une ville du centre de l'Angleterre, Webb Ellis ait soudainement décidé de prendre le ballon dans ses mains, ce qui était autorisé, et de se mettre à courir avec, ce qui ne l'était pas. Le rugby football se serait dès lors répandu dans tout le pays. En fait, on a plutôt pratiqué pendant plusieurs années des jeux hybrides, les règlements variant de village en village et de collège en collège, jusqu'à ce que les années 1860 marquent, par souci d'uniformisation des règles, une cassure définitive entre l'association football, joué sans les mains, et le rugby football.
En Amérique du Nord, le rugby est aussi arrivé dans les années 1860. Mais à la longue, il a fini par être supplanté par des versions locales qui allaient devenir les footballs canadien et américain. Certes, les premières coupes Grey étaient officiellement décernées aux champions de rugby -- et les Alouettes allaient d'abord être, lors de leur création à la fin des années 1940, un rugby-football club --, mais le nouveau sport avait déjà pris des distances irréconciliables par rapport à son prédécesseur: l'autorisation de la passe vers l'avant, entre autres. «Apporté par des étrangers, le rugby n'a jamais été naturalisé, dit Jean-Philippe Lavoie. Il n'a pas été récupéré par la population, ce qui a nui à son développement.» Et puis, pourrait-on ajouter, il est fréquemment arrivé dans l'histoire que les États-Unis n'aient pas importé un sport en bloc mais l'aient plutôt adapté.
Le rugby a par ailleurs la particularité d'être venu très tard au professionnalisme, qui n'a été véritablement instauré qu'en 1995. S'il s'agit à n'en pas douter d'un sport violent -- «où, cependant, les techniques de jeu et de contact sont adaptées au fait que les joueurs n'ont pratiquement aucune protection» --, il a toujours entretenu jalousement sa réputation de discipline civilisée, ainsi que le veut la vieille boutade selon laquelle «le soccer est un sport de gentlemans joué par des brutes alors que le rugby est un sport de brutes joué par des gentlemans». Plusieurs codes d'honneur le guident à cet égard, allant de la primauté de la solidarité sur l'individualisme et de la camaraderie entre membres d'équipes adverses. «C'est ce que j'aime du rugby, dit Jean-Philippe Lavoie, lui-même un ancien joueur de football. On est agressif sur le terrain, mais ça reste sur le terrain. Après, c'est terminé, et on va manger ensemble.»
L'arrivée du professionnalisme a quelque peu bousculé l'état des choses dans le monde du rugby -- le Canada, par exemple, faute de moyens, doit pratiquement se contenter de faire de la figuration dans les grandes rencontres internationales, coincé autour du 15e rang mondial. Mais la hiérarchie est demeurée à peu près intacte: au sommet, les grandes puissances de l'ancien empire britannique, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Angleterre, Écosse, Pays de Galles, plus la France; puis un bassin d'une douzaine de pays, comprenant notamment les curiosités polynésiennes que sont les îles Fidji et Tonga, de nouveaux arrivés dans la culture de l'ovale comme la Géorgie et le Portugal ainsi que des nations montantes telles l'Italie et, surtout, l'Argentine. Le rugby continue par ailleurs de croître à un rythme soutenu dans plusieurs dizaines de pays. La hauteur de la marche entre les plus forts et les autres reste toutefois considérable.
Mais quelles que soient les forces en présence, le rugby présente le plus souvent un spectacle saisissant, mélange de hargne et de grâce, de force et de vitesse, d'opiniâtreté et de légèreté, «cette étrange cérémonie», souligne le plus récent numéro du magazine Géo, «lors de laquelle, contre toute logique, des hommes avancent avec un ballon qui recule».
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L'art bien compris de l'exploit - par Jean-François Trottier (jef_te@hotmail.com)
Le lundi 28 janvier 2008 13:00

