La grande ambition de Stephen Harper - La feuille d'érable bleue
Mots clés : discours du Trône, Parti conservateur, Stephen Harper, Gouvernement, Canada (Pays), Québec (province)
Le chef conservateur veut faire de son parti le gouvernement naturel du Canada

Photo: Presse canadienne
Les politiciens, professeurs, auteurs et militants de droite réunis pendant deux jours dans la ville du pétrole ont d'ailleurs le même objectif: mettre fin à la division du vote de droite qui plombe les chances de succès du Reform Party et du Parti progressiste-conservateur. Les participants baptisent cette rencontre «Winds of Change» (les vents du changement).
Conseiller de longue date de Stephen Harper et directeur des deux dernières campagnes électorales des conservateurs, Tom Flanagan se souvient d'un discours «marquant». «J'ai appelé la femme de Stephen, Laureen, pour lui dire que son mari avait l'allure d'un premier ministre!», dit-il au Devoir lorsque joint à Calgary, où il enseigne la science politique à l'université.
Stephen Harper, qui a analysé les victoires électorales de Brian Mulroney, estime qu'il faut revenir à la coalition des trois conservatismes pour atteindre le pouvoir, c'est-à-dire convaincre les conservateurs populistes de l'Ouest, embarquer les conservateurs fiscaux de l'Ontario et séduire les nationalistes québécois, le «vieux fond bleu» de la province. Sans cette coalition hétéroclite qui se rejoint sur certains points précis (durcir le système de justice, baisser les taxes et les impôts, diminuer le rôle de l'État, etc.), la droite peut oublier le pouvoir, dit-il.
«Les trois conservatismes étaient représentés par le Reform Party, le Parti progressiste-conservateur et le Bloc québécois, dit Tom Flanagan. Il fallait donc frapper dans ces trois courants. Ça semble évident aujourd'hui, mais ce n'était pas le cas à l'époque.» Dans son discours, Stephen Harper prévient toutefois qu'il ne faut pas faire l'erreur de Mulroney et lancer le pays dans des changements constitutionnels qui ont joué le jeu des souverainistes.
Un projet
Le 2 décembre 2001, lorsque Stephen Harper annonce qu'il brigue la tête de l'Alliance canadienne, il a un objectif à long terme duquel il n'entend pas dévier, comme l'explique Tom Flanagan dans son nouveau livre, Harper's Team: «Refaire de la droite une force politique majeure au Canada.» Comment y parvenir? D'abord en fusionnant, le moment venu, le Reform Party et le Parti progressiste-conservateur, qui se nuisent mutuellement. Puis, «en revenant à des politiques attractives et ciblées» plutôt que de seulement tenter de «gagner à tout prix», écrit M. Flanagan.
Dix ans après son premier discours à Calgary et cinq ans après sa course au leadership à l'Alliance canadienne, Stephen Harper ramène au pouvoir, bien que péniblement, la coalition des trois conservatismes, grâce notamment à une percée dans la région de Québec et à l'effondrement de Paul Martin.
Bien au fait que cette victoire peut rester circonstancielle -- les libéraux parlent d'ailleurs d'eux-mêmes comme du «gouvernement en attente» --, Stephen Harper met en branle la suite de son plan: faire du Parti conservateur le gouvernement naturel du pays et ainsi remplacer le Parti libéral du Canada. Le PLC, qui promet de tout pour tout le monde au centre de l'échiquier politique, a gouverné le pays pendant 75 des 107 dernières années. «L'expression "parti naturel du Canada" ne signifie pas un parti qui gagne tout le temps, mais qui a la faveur naturelle des électeurs. Un parti qui remporte donc la majorité des élections», explique Tom Flanagan.
Le discours du Trône de cette semaine s'inscrit d'ailleurs dans ce cheminement. Résolument conservateur, le texte ne contenait toutefois aucune pilule empoisonnée qui aurait forcé la tenue d'élections. Les grandes lignes du discours du Trône étaient d'ailleurs si prévisibles que plusieurs observateurs se sont demandé pourquoi un tel exercice était nécessaire.
Pourtant, Stephen Harper avait toutes les raisons de pimenter davantage la sauce, question de profiter d'un Parti libéral désorganisé qui aurait eu de la difficulté à affronter une campagne électorale. Or, dans l'entourage du premier ministre, on affirme ne jamais avoir vraiment voulu provoquer la tenue d'un scrutin. C'est que, pour faire des conservateurs le choix naturel des électeurs, il faut beaucoup de temps.
«Il faut être le plus crédibles possible, explique une source gouvernementale qui côtoie régulièrement le premier ministre. Toutes nos actions vont en ce sens, y compris le discours du Trône. La différence entre nous et les libéraux, c'est qu'on ne peut pas juste parler. Il faut agir et, pour ça, il faut être au pouvoir. Les gens s'habituent au style du premier ministre et à voir la droite au gouvernement. Il n'y avait pas d'urgence à déclencher des élections.»
Encore des doutes
Mais «peindre la feuille d'érable en bleu», comme l'a affirmé au Devoir un conservateur, demeure un immense défi, particulièrement dans un pays où la population se voit au centre de l'échiquier politique. Allan Gregg, sondeur du Parti progressiste-conservateur de 1979 à 1993 et fondateur de la firme Strategic Counsel, estime que la tâche est ardue pour les conservateurs. «Les Canadiens se perçoivent comme des gens tolérants qui célèbrent la diversité et détestent les extrêmes. Les Canadiens adorent les compromis et ça n'a jamais été une force de la droite», a-t-il dit récemment.
Les sondages montrent d'ailleurs que Stephen Harper n'a pas encore levé tous les doutes. Selon un sondage Strategic Counsel-The Globe and Mail paru le 28 août dernier, 58 % des Canadiens jugent Stephen Harper «trop à droite», alors que 53 % estiment qu'il suit aveuglément George W. Bush. Même si 67 % soulignent son leadership, ils sont 59 % à le trouver trop partisan. D'ailleurs, dans les sondages, le PC ne dépasse presque jamais les 36 % d'intentions de vote, sous la barre des 40 % nécessaires pour remporter une majorité de sièges aux Communes.
Visiblement, la population craint ce que les adversaires politiques des conservateurs ont décrit comme «l'agenda caché» de Harper, soit une série de politiques de droite musclées que le premier ministre garderait en réserve pour le jour où il sera majoritaire. «Il faut briser cette perception, cette création sans fondement, explique un stratège de Harper. Il faut montrer que ce n'est pas effrayant d'avoir un gouvernement conservateur au pouvoir.»
Peut-être, dit Philip Resnick, mais d'importantes lacunes subsistent. «C'est loin d'être certain qu'une brèche a été faite dans les grandes villes et dans le vote des immigrants, deux bastions libéraux. Les conservateurs tentent d'être moins effrayants et le discours du Trône vise à donner un visage modéré au parti, mais est-ce que c'est réussi? Pour l'instant, je dirais à moitié», explique le politologue de l'Université de la Colombie-Britannique.
Les immigrants et les villes
Bien conscient du chemin qu'il reste à parcourir, Stephen Harper s'est donc fixé trois priorités électorales en arrivant au pouvoir: briser le monopole libéral sur le vote des immigrants, séduire les Québécois nationalistes et augmenter ses chances de succès dans les villes.
Pour atteindre ces objectifs, Stephen Harper a dû se rabattre sur plusieurs politiques différentes. «Il n'y a pas un seul sujet qui peut unir la droite actuellement, soutient Tom Flanagan. Il faut donc cibler nos interventions. L'ouest du pays adore entendre parler de la réforme du Sénat, alors que le Québec a été reconnu comme nation. Pour les immigrants et les autochtones, on a fait plusieurs annonces ciblées, notamment des excuses aux Chinois qui ont été victimes de la taxe d'entrée.»
Le premier ministre a d'ailleurs nommé un ministre d'État au multiculturalisme, Jason Kenney, un homme de confiance qui sillonne le pays pour rencontrer toutes les communautés culturelles imaginables. Le but? Mettre l'accent sur les réalisations et le discours des conservateurs. Un travail de fond que l'entourage du premier ministre espère payant, non seulement pour les prochaines élections, mais aussi à long terme pour la droite.
«Les communautés ethniques votent pour les libéraux sans se poser de questions depuis des décennies. C'est normal, les libéraux leur disent qu'élire les conservateurs va détruire le pays et sonner la fin du multiculturalisme», explique une source gouvernementale. Mais Tom Flanagan affirme qu'il faut du temps pour changer les mentalités. «On doit établir notre crédibilité auprès d'eux et c'est ce qu'on fait activement. Les immigrants sont des gens qui aiment les valeurs familiales et qui sont des entrepreneurs dans l'âme. C'est une clientèle naturelle pour nous», dit-il.
Si l'aiguille bouge un peu chez les Québécois -- même si le Bloc reste dominant --, il en va autrement dans les grandes villes. «C'est clair qu'on est plus forts en région, dit Tom Flanagan. Dans tous les pays du monde, la droite a plus de difficulté dans les villes, où les jeunes couples, les célibataires, les immigrants et les étudiants forment de gros blocs. Mais on s'approche des grands centres. Les banlieues sont de plus en plus réceptives à notre message. Ce n'est pas possible de dominer partout du premier coup, mais on travaille à changer ça», dit Tom Flanagan. Tout pour que le scrutin de 2006 ne soit pas qu'une erreur de parcours pour la droite.
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Pas bleue...verte ! - par Gilles Bousquet
Le samedi 20 octobre 2007 10:00

