Charles Taylor: vivre dans une ère laïque?
Mots clés : accommodements raisonnables, laïcité, Charles Taylor, Livre, Culture, Canada (Pays), Québec (province)
A Secular Age («Une ère laïque»), dont l'auteur est nul autre que le coprésident de la Commission sur les accommodements raisonnables, Charles Taylor, est au nombre des best-sellers dans le monde anglo-saxon. À quoi s'attaque ce gros livre très dense?
M. Charest avait eu l'air sonné et s'était réfugié dans le persiflage, comme c'est son habitude en pareilles circonstances: «C'est une bonne question pour la commission. Moi, je vais donner votre nom, votre adresse, votre adresse courriel; mettez-vous en lien avec eux.» Se ressaisissant, M. Charest lança ensuite un «je vais être plus sérieux». Puis, il avait bricolé une réponse sur le christianisme, qui «fait partie de l'histoire de notre société». En même temps, «on vit dans une société dynamique qui évolue. [...] Ce n'est pas vrai qu'on est figés», avait-il insisté. «Nos principes et nos valeurs, ça ne se vit pas dans un vacuum, là, ça évolue dans le temps dans la mesure où la société elle-même change et se transforme, d'où le questionnement que nous voulons entreprendre dans un cadre qui va nous permettre vraiment, là, d'avoir un bon dialogue [...] et cette question-là, celle que vous posez, sera sans doute abordée.»
Sans le savoir, M. Charest avait évoqué là plusieurs des thèmes du dernier livre du commissaire Taylor, A Secular Age, paru fin septembre chez Harvard University Press. Un gros livre, complexe, touffu, érudit, bourré de nuances et de distinguo, auquel le philosophe a consacré une quinzaine d'années. La tâche qu'il s'est donnée semble titanesque: expliquer comment, en Occident, nous sommes passés d'une époque, en 1500, où il était impossible de ne pas croire en Dieu, à une autre, l'an 2000, où croire en Dieu est devenu une option parmi d'autres, ce qui est l'essence de la «sécularisation», selon lui.
Peu de cas
Au Québec, malgré la commission Bouchard-Taylor, on a fait peu de cas de l'ouvrage jusqu'à maintenant (il y eut une interview tout au plus sur le livre, à Desautels, à la Première Chaîne de Radio-Canada, avec la théologienne Solange Lefebvre). Peut-être parce que Charles Taylor lui-même a répété à maintes reprises que le sujet de son livre, malgré les apparences, avait peu à voir avec la question des accommodements raisonnables.
Dans l'anglophonie toutefois, le dernier opus de Charles Taylor -- qui a remporté ce printemps le prix Templeton (1,5 million de dollars) pour le «progrès des recherches et des découvertes au sujet des phénomènes relevant de la spiritualité» -- a fait grand bruit. Il est déjà inscrit sur les listes de best-sellers au Canada anglais (7e dans le McLean's).
Dans l'anglophonie, il faut le dire, le débat est vif au sujet de la religion. Non seulement y a-t-il eu, en Ontario, ce débat électoral autour du financement des écoles religieuses, en plus, deux livres parus récemment ont mis le feu aux poudres: «God Is Not Great: How Religion Poisons Everything, de Christopher Hitchens (Twelve/Hachette Book), et The God Delusion (Bantam Press), de l'auteur du Selfish Gene, Richard Dawkins.
La redécouverte de la spiritualité
Lorenzo DiTommaso, professeur de théologie à l'université Concordia, écrivait toutefois récemment dans The Gazette que les lecteurs qui auraient voulu trouver dans A Secular Age des éléments pour répondre à Hitchens et Dawkin seront déçus. Selon lui, le livre de Taylor «est un essai sur la redécouverte de la spiritualité et non pas une apologie de la religion». Le fait que Taylor soit catholique pratiquant et ancien proche de Jean-Paul II ne change rien à l'affaire, soutient DiTommaso. «Alors que Hitchens et compagnie soutiennent que la religion et la croyance religieuse sont des phénomènes toxiques, Taylor avance, lui, que les perspectives spirituelles sont nécessaires lorsqu'on tente d'expliquer et de résoudre le choc entre les nations, les religions et les cultures.»
Chose certaine, le succès d'A Secular Age dans les palmarès n'est certainement pas dû au fait que la lecture en est aisée, comme le faisait remarquer l'historien des religions Don Akenson le 6 octobre, dans sa recension «mi-chair mi-poisson» du livre dans le Globe and Mail. The Economist, pour sa part, a été agacé par le style de M. Taylor, parlant d'une prose particulière, un mélange «d'expressions familières» et de «jargon de colloque» redéfini par Taylor.
Un monde laïque?
La seconde phrase du livre peut surprendre: «Tous ou presque conviennent que nous vivons dans une ère "séculière".» Vraiment? Pourtant, la religion, surtout depuis le 11 septembre 2001, semble faire un retour en force dans les affaires du monde. Et comme le fait remarquer Akenson, le Moyen-Orient est actuellement bouleversé par des conflits religieux. «L'ensemble du continent africain est le théâtre de concurrences religieuses intenses; le sous-continent indien est plongé dans un tourbillon de croyances; les État-Unis ont un des taux les plus élevés de pratique religieuse.» Akenson aurait pu ajouter: le choc entre Benoît XVI et des islamistes; la multiplication des actes terroristes à motivation religieuse; le succès de mouvements charismatiques américains en Amérique latine, etc. Nombre de conflits contemporains, aussi, ont des aspects clairement religieux. Cela tranche avec le passé récent: pendant la Deuxième Guerre mondiale et la guerre froide, les religions ont joué un rôle, mais certainement pas aussi prééminent que celui qu'elles jouent dans les luttes actuelles.
En interview au Devoir en septembre 2006, Taylor avait admis que «la notion de sécularisation est plus problématique qu'avant 2001». À l'époque, il évoquait même la possibilité d'ajouter un point d'interrogation à son titre. Une bonne partie du livre approfondit les thèses exposées dans une conférence Gifford prononcée à Édimbourg en 1999. (Et qui avait donné lieu, en 2003, à la publication d'un petit ouvrage traduit en français chez Bellarmin: La Diversité de l'expérience religieuse aujourd'hui.)
Malgré tout, en 2006, Charles Taylor avait insisté pour dire que «les formules du type "retour de la religion" nous empêchent de voir ce qui est neuf et très menaçant dans ces phénomènes». Les fondamentalistes redéfinissent les grandes religions sur le rejet de la modernité. Taylor, lui, tente plutôt de démontrer que la modernité s'est développée au moins en partie avec la religion, à partir d'elle et non pas uniquement contre elle, que les deux ne sont pas forcément antithétiques. Il évoque par exemple le fait que la religion a induit une «discipline», sorte de cohérence de la pensée, dans la modernité.
La sécularisation n'est pas non plus, plaide Taylor, le fait du seul progrès de la science. Il y a bien un désenchantement du monde, pour reprendre la formule de Marcel Gauchet (qui a actualisé les thèses de Max Weber), formule qu'utilise Taylor. Mais ce dernier soutient qu'il ne voit pas le «bien-fondé des prétendus arguments» selon lesquels les gens auraient abandonné leur foi après avoir pris connaissance des «découvertes de Darwin», par exemple.
Définitions
Au fait, que signifie «vivre dans une ère séculière ou laïque», outre le fait que la religion n'est plus qu'une option parmi d'autres? Taylor met en relief deux autres aspects de la sécularisation. L'État moderne ne repose plus sur un lien avec l'au-delà. Les pratiques religieuses chutent, les Églises se vident (et, de plus en plus souvent, sont démolies: seulement sur la Grande-Allée à Québec, on démolira bientôt la chapelle des franciscains et le monastère des dominicains... ).
Taylor rappelle du reste le paradoxe américain: une des premières sociétés à avoir séparé l'Église et l'État, les États-Unis en Occident sont l'endroit qui comporte les statistiques les plus fortes en matière de croyances et de pratiques religieuses. (D'ailleurs, c'est aux États-Unis, dans le Washington Times plus précisément, qu'est venue une des interprétations les plus hardies du livre. La chroniqueuse Suzanne Fields, le 1er octobre dernier, écrivait qu'A Secular Age est l'un des livres les «plus provocants» sur le sujet de la croyance religieuse dans l'ère moderne. Certes, Taylor reconnaît que l'esprit religieux n'est plus combiné à la politique comme au XVIe siècle, mais le «désir d'éternité» permet encore d'échapper au nihilisme de Nietzsche, qui a dit «Dieu est mort». Selon elle, l'existence de plusieurs religions aux États-Unis permet aux Américains de pratiquer la tolérance, ce qui «donne de la force à la démocratie» américaine. C'est aussi cette pratique religieuse qui a permis aux Américains de rejeter les idéologies messianiques, ces ersatz de religions au XXe siècle, comme le communisme.)
Au reste, Taylor axe son étude sur les «contextes de la croyance» et insiste pour distinguer entre plusieurs modernités. Il n'y a pas que le chemin occidental vers la modernité. Le philosophe présente comme un facteur clé la naissance d'un nouveau type d'humanisme, développé avec la laïcité. Il l'évoque lorsqu'il expose son projet: «J'aimerais démontrer dans ce livre que le développement de la "laïcité" moderne, à mon sens, coïncide avec l'avènement d'une société dans laquelle, pour la première fois dans l'histoire, un humanisme purement autosuffisant est devenu une option largement disponible. Ce que j'entends par cet humanisme, c'est qu'il n'autorise aucun objectif au delà de l'épanouissement humain, ni aucune allégeance à rien d'autre au delà de cet épanouissement.»
La sécularisation n'est pas une «soustraction» de la religion, insiste-t-il, mais une redéfinition de celle-ci, une transformation du contexte dans lequel se déploie la croyance. La modernité, par ses apories, ses «misères», suscite même une demande de religion. L'être humain continue d'aspirer à la plénitude («fullness»), de vouloir dépasser la simple raison instrumentale et le matérialisme.
Taylor, dans son livre, parle rarement du Québec de façon directe. À un endroit, il fait toutefois un parallèle entre l'attitude des Allemands, dont les perspectives sont plutôt laïques mais qui continuent à payer les taxes confessionnelles. Lorsqu'on leur demande pourquoi, ces Allemands répondent qu'ils souhaitent que l'Église «confère un sens moral à leurs enfants» ou qu'ils estiment que l'Église «est importante dans la fibre morale d'une société». Taylor note que, de la même manière, les parents de l'après-Révolution tranquille au Québec, même s'ils ont eux-mêmes cessé de pratiquer le catholicisme, se sont montrés très hésitants à abandonner l'éducation religieuse à l'école. D'où la demande de la part de certains d'un «accommodement raisonnable»...
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A Secular Age
Charles Taylor
Belknap/Harvard University Press
2007, 874 pages
Vos réactions
Un philosophe au service de la théologie - par poisson marie-michelle
Le lundi 22 octobre 2007 22:00
Utilisez-vous le mot "raisonnable" par ironie ? - par Claire Gauthier
Le dimanche 21 octobre 2007 18:00
"Vivre dans une ère laïque" : ce qu'en pense un Belge. - par THYS Michel (michelthys@tele2allin.be)
Le dimanche 21 octobre 2007 14:00
Trop tard - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le samedi 20 octobre 2007 10:00

