Le Devoir au Pakistan - Bhutto échappe à un attentat
Mots clés : Terrorisme, Décès, Benazir Bhutto, Pakistan (pays), Canada (Pays)
20 000 policiers assuraient la sécurité de l'ex-première ministre, qui craignait d'être assassinée à son retour au pays

Photo: Agence Reuters
L'attentat est survenu dans la nuit de jeudi à vendredi au Pakistan, soit près de 12 heures après l'arrivée triomphale de la politicienne. Au moment de mettre sous presse hier soir, les autorités pakistanaises n'étaient pas en mesure de dire s'il s'agissait d'attentats suicide ou d'attaques au véhicule piégé. Certains témoins disent avoir vu une personne courir vers le convoi de Mme Bhutto; d'autres ont parlé d'un véhicule qui se dirigeait vers la file de véhicules. Le gouvernement pakistanais a condamné l'attaque.
La journée avait pourtant bien commencé pour Benazir Bhutto. Toute de vert et de blanc vêtue, d'allure résolument occidentale sous sa dupatta encadrant son visage de façon décontractée, l'ancienne première ministre était rentrée en après-midi à Karachi, dans le sud du pays, après un exil de huit ans. Des centaines de milliers de supporters l'attendaient, chantant et dansant paisiblement pour l'accueillir en salvatrice. La foule était tellement dense que la procession devait durer de nombreuses heures, ce qui explique qu'elle ait encore été en mouvement malgré l'heure tardive des explosions.
L'arrivée de Mme Bhutto à l'aéroport, prévue depuis plusieurs semaines, avait monopolisé près de 20 000 policiers pakistanais pour assurer la sécurité de la politicienne, qui disait craindre qu'on n'attente à sa vie. Aussi sanglants fussent-ils, ces attentats risquent d'ailleurs de lui conférer une aura de martyr qui pourrait lui être profitable à la veille d'élections générales au Pakistan.
En effet, si, en Occident, Mme Bhutto est perçue comme la femme par qui la démocratie sera réinstaurée au Pakistan, répandant dans son sillage la promesse d'un gouvernement civil, les Pakistanais posent un jugement beaucoup plus nuancé sur leur ancienne dirigeante. Elle suscite peut-être une bhuttomanie dans sa province natale du Sindh, mais le reste du pays est plus réservé à son endroit. Ses deux mandats comme première ministre à la tête de gouvernements minoritaires (1988-90 et 1993-96) ont été entachés par des accusations récurrentes de corruption. C'est d'ailleurs en évoquant ce motif que, chaque fois, son gouvernement de coalition a été dissous par le président. Aux élections de 1997, Mme Bhutto avait été battue par son adversaire, Nawaz Sharif, celui-là même qui, le mois dernier, a lui aussi tenté un retour d'exil avant d'être presque aussitôt réexpédié en Arabie saoudite.
«Son retour [celui de Benazir Bhutto] ne signifie rien du tout», tranche Anees Jillani, un avocat spécialisé en affaires constitutionnelles. M. Jillani -- qui a fait ces commentaires avant les attentats -- suit la scène politique pakistanaise de près, ayant été actif cette année au sein du mouvement des avocats qui contestent le limogeage du juge en chef de la Cour suprême.
«Dans une certaine mesure, dit M. Jillani, nous jouissons de la liberté politique au Pakistan. Ce n'est pas la Birmanie, ici. Le PPP [le parti dirigé par Mme Bhutto] existe, il se présentera aux élections» avec ou sans Mme Bhutto, rappelle-t-il. «Elle a perdu beaucoup de crédibilité avec cette entente et en acceptant de discuter avec un président militaire.»
Cette «entente», c'est la fameuse «ordonnance de réconciliation nationale» qui garantissait à Mme Bhutto que les accusations de corruption pesant sur elle ne seraient pas en vigueur à son retour et, donc, qu'elle ne serait pas arrêtée. On l'accuse d'opportunisme. «Pourquoi diable est-elle allée négocier son retour avec [le président Pervez] Moucharraf au moment où celui-ci est au plus bas dans l'opinion publique?», tonne Tahira (pseudonyme), une militante pour les droits des femmes. «Qu'a-t-elle gagné, si ce n'est que de protéger ses intérêts personnels?»
Une réconciliation intéressée?
Cette question, bien des gens se la posent au Pakistan. En effet, Mme Bhutto a beau avoir obtenu l'assurance de M. Moucharraf qu'elle serait première ministre alors que lui serait président, encore faut-il que son parti se fasse élire aux prochaines élections, prévues pour janvier. Même si elle réussit, il lui faudra faire entériner par le Parlement, à une majorité des deux tiers, une modification de la Constitution lui permettant de siéger pour un troisième mandat. «Un score que jamais aucun parti n'a réussi à obtenir au Pakistan», rappelle Zahid Hussain, journaliste et auteur.
Sans compter que l'ombre américaine plane toujours et laisse à la population l'amère impression que le retour de la dame n'a pour but que de permettre aux États-Unis de mieux contrôler ce Pakistan si stratégiquement situé.
Ironiquement, même le ministre de l'Information, Tariq Azim, reproche à Mme Bhutto d'avoir signé une entente... avec son gouvernement. «Les gens au sein de son parti lui en veulent parce qu'elle avait toujours dit qu'elle ne négocierait pas avec un homme en uniforme, avec un général», a-t-il déclaré cette semaine en entrevue avec Le Devoir. Ces paroles donnent à penser que le gouvernement se réjouit déjà de voir se refermer sur Benazir Bhutto le piège qu'il lui avait tendu...
Mme Bhutto n'a qu'une seule fois été reconnue coupable de corruption au Pakistan. C'était en 1999, ce qui avait précipité son départ du pays. Le verdict a été renversé par la suite. Elle a été condamnée en Suisse pour blanchiment d'argent mais a porté la cause en appel.
Dans ce pays où les habitudes électorales relèvent de comportements quasi tribaux, bien des supporters des Bhutto sont prêts à tout pardonner. C'est le cas de Mureed Hussain, un aide domestique. «Mon père et mon grand-père votaient pour elle et je vais continuer à l'appuyer», explique-t-il. Même si elle n'a pas rempli toutes ses promesses? «Moucharraf non plus! Mais chacun a son parti. Moi, j'ai le mien.»
Islamabad aurait préféré que Mme Bhutto retarde de quelques semaines son retour au pays, le temps que la Cour suprême décide de la validité de l'ordonnance de réconciliation. «Qu'arrivera-t-il si, dans quelques jours, la cour la déclare nulle? Ces accusations refont surface et elle court le risque d'être arrêtée», prévient Tariq Azim.
Anees Jillani ose cette prédiction: «Le tribunal invalidera cette ordonnance et Benazir Bhutto se retrouvera en prison. Moucharraf aura réussi à tuer le PPP. C'est déplorable qu'aucun politicien ne pense au peuple pakistanais. Ils ne pensent qu'à eux-mêmes et aux moyens de préserver leurs chances électorales.»
Un bilan modeste
Nombreux sont ceux qui, à Islamabad, constatent que le régime Moucharraf a à maints égards été meilleur pour les Pakistanais que ceux de la «princesse de Sindh». Ainsi en va-t-il, par exemple, des droits des femmes, des minorités religieuses, de la liberté de presse et même de la lutte contre le radicalisme religieux.
En 1993, une disposition garantissant aux femmes un pourcentage de sièges au Parlement était arrivée à échéance. Mme Bhutto n'a jamais renouvelé ces dispositions; Pervez Moucharraf, oui. Sous son règne, le président Moucharraf a permis la multiplication des médias libres de critiquer le gouvernement, se réjouit Zahid Hussain. Des émissions de télévision vitrioliques envers l'administration sont chose courante, et on peut acheter des magazines dont la page couverture montre des caricatures ridiculisant le président-général.
Toutefois, Anees Jillani trouve cette liberté suspecte. «Alors, pourquoi ont-ils besoin d'un ministre de l'Information si les médias sont si libres?», se demande-t-il. «Le contrôle se fait de manière beaucoup plus insidieuse», ajoute-t-il, rappelant que le gouvernement donne aux médias des directives à propos de ce qui ne peut pas être publié (des photos d'attentat suicide, par exemple). Le moyen de les faire respecter? L'argent. L'armée pakistanaise étant présente dans toutes les sphères de l'économie (un livre a été écrit sur ce sujet, révélant même qu'elle détient des intérêts dans une usine de Corn Flakes), elle peut subitement réduire les revenus publicitaires des récalcitrants...
Benazir Bhutto ne trouve pas grâce non plus aux yeux des minorités religieuses, soutient Samson Javaid, un chrétien pentecôtiste et chauffeur de profession. «Nous, les chrétiens, n'aimons pas Mme Bhutto parce qu'elle ne nous a pas accordé de liberté. Moucharraf, lui, nous a fourni des policiers dans nos églises le dimanche pour assurer la sécurité.»
Il est difficile d'être chrétien dans un pays officiellement musulman (97 % des Pakistanais le sont), où il est par exemple interdit de manger en public pendant le ramadan. En guise d'anecdote, Samson Javaid aime raconter que, dans sa jeunesse passée à Peshawar, en 1979-80, il s'était entraîné au maniement des armes pendant trois mois avec des moudjahidines afghans. «Ils n'ont jamais refusé de manger avec moi même si j'étais chrétien.» C'est quand même leur insistance pour qu'il se joigne à eux en Afghanistan qui l'a convaincu de partir pour la capitale...
Ces moudjahidines qui causent tant de problèmes aujourd'hui dans le nord du pays (et dont l'implication potentielle dans les attentats d'hier faisait l'objet de débats à la télévision pakistanaise pendant la nuit d'hier), Mme Bhutto a déjà été obligée de les laisser en paix, au cours de son premier mandat, à la faveur de concessions avec les membres de sa coalition gouvernementale. De nos jours, ceci fait dire à certains qu'elle ne réussira peut-être pas mieux que M. Moucharraf à contenir l'activisme religieux.
Malgré son peu d'affection pour Benazir Bhutto, Samson Javaid accueille avec joie le retour de l'ancienne première ministre. «Il faudrait que tous nos leaders politiques reviennent au Pakistan. Et cela comprend Nawaz Sharif. Comme cela, nous, le peuple pakistanais, pourrions décider librement des gens dont nous voulons comme leaders plutôt que de nous laisser dicter notre comportement politique par les États-Unis. Ce que la nation veut n'est pas permis.»
Vos réactions
Le Pakistan décortiqué ! - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 19 octobre 2007 10:00
Bhutto + Musharaff vs Islamistes - par andré michaud
Le vendredi 19 octobre 2007 08:00

